En 2019, l’Organisation Mondiale du Tourisme a enregistré 1,5 milliards d’arrivées de touristes internationaux[1] à l’échelle mondiale. 1,5 milliards, c’est l’équivalent de la population totale de la Chine ! Et chaque année, excepté en 2020, le nombre de touristes dans le monde n’a cessé d’augmenter : il a triplé depuis les années 2000[2]. Aujourd’hui, 1 personne sur 10 dans le monde travaille dans le secteur touristique[3], que ce soit dans l’hôtellerie ou la restauration, dans une agence de voyages, dans un aéroport ou encore dans un musée. Ce secteur a généré, en 2018, 8,8 milliards de dollars, soit plus de 10% du PIB mondial[4]. Le tourisme représente un enjeu important dans l’économie de nombreux pays et on comprend qu’il est difficile pour eux de faire des concessions dans ce domaine. Néanmoins, on ne peut continuer à nier l’impact de nos voyages. Le tourisme pollue la planète, contamine notre air et nos océans, détruit des traditions et des coutumes, homogénéise les cultures, participe à augmenter la criminalisation, la prostitution… Alors oui, le tableau que je vous dépeins parait bien sombre. Et il l’est, mais je veux croire que tout n’est pas « foutu ».
Je me suis toujours revendiquée comme une grande voyageuse. J’ai eu la chance de voyager avec ma famille, mes amis, seule, en voiture, en train, en avion, près et loin. Pour moi, le voyage était simplement synonyme de plaisir, de découverte, d’aventure, de détente. Pendant longtemps, je n’avais pas conscience, ou je ne voulais pas prendre conscience, de l’envers du décor. La crise du Covid-19 a probablement contribué à ma remise en cause du tourisme classique. Et je ne suis pas la seule : selon une étude menée par le site de réservation en ligne Booking.com[5] en décembre 2020, plus d’un français sur deux serait prêt à choisir un mode de voyage plus durable. J’ai décidé de profiter de cette pause forcée pour remettre en question ma façon de voyager et je souhaite vous présenter, au travers de cet article et des suivants, le résultat de mes réflexions.
« La crise du Covid-19 est l’occasion de réinventer ce que signifient vacances et voyage. »[6]
Dominique Kreziak, spécialiste du comportement des consommateurs et conférencière.
La première question que je me suis posée est : devons-nous renoncer au voyage pour sauver notre avenir ? J’ose espérer que nous n’avons pas besoin d’en arriver jusque-là. Depuis plusieurs années, des acteurs du tourisme s’organisent pour proposer et promouvoir un tourisme plus responsable. Ce « nouveau tourisme » prend différentes formes, et comme dans tous domaines professionnels, il possède son propre jargon. Il est donc facile de se perdre entre toutes les appellations : tourisme responsable, durable, éthique, solidaire, social, vert, rural, écotourisme, participatif, volontaire… Ce premier article a donc pour vocation d’éclaircir les différentes définitions du tourisme et de vous sensibiliser à ces nouvelles manières de voyager. Car, aujourd’hui, on ne peut parler du tourisme au singulier, mais bien des tourismes au pluriel !
HISTOIRE, ÉTYMOLOGIE ET DÉFINITION DU TOURISME

Une brève histoire du tourisme
Le voyage a toujours été intrinsèquement lié à l’histoire de l’humain. Du latin viaticum, signifiant « provisions de voyage, argent pour le voyage », issu lui-même de via désignantla route ou le chemin[7], le voyage pour le loisir et la découverte remonterait au moins à l’Antiquité. Retracer toute son histoire pourrait constituer un livre entier, probablement même plusieurs. Ce n’est pas l’objectif de cet article. Ici, je souhaite seulement vous donner quelques notions sur la naissance du tourisme tel qu’on le connaît aujourd’hui.
Tout d’abord, pour que le tourisme se développe, plusieurs facteurs avaient besoin d’être réunis :
- Une curiosité pour les autres cultures et une envie d’ « exotisme »,
- De l’argent et du temps disponible pour les loisirs,
- Des moyens de communication plus performants qui facilitent les déplacements.
Le terme de tourisme est né au XVIIIe siècle en Grande-Bretagne. Dérivé du mot français « tour », il résulte de la tradition du « Grand Tour of Europe », voyage initiatique des jeunes aristocrates et des artistes anglais[8]. A cette époque, nombre de riches européens entreprennent le « voyage en Italie » pour découvrir les merveilles historiques et artistiques du monde, tout en tissant des relations pour le business.
L’industrialisation au XIXe siècle participe grandement à l’accélération du développement du tourisme. C’est également au Royaume-Uni que le tourisme est pour le première fois traité comme une industrie, avec la création de la première agence de voyage par Thomas Cook en 1872[9]. C’est à partir de là que commence le « ruissellement le long de la pyramide sociale » théorisé par Marc Boyer[10]. Le tourisme, qui était jusqu’alors réservé aux élites, s’étend à la bourgeoisie, puis aux classes moyennes et enfin aux travailleurs et aux ouvriers. Ce sont les congés payés et la démocratisation du « droit aux vacances » dans les pays développés qui ont permis sa popularisation[11]. Même si la Seconde Guerre mondiale impose une pause à l’essor du tourisme, il ne reprend de plus belle que dans les années 1950 avec « l’avènement de la civilisation du loisir » où l’occupation à bon escient du temps libre devient une des préoccupations principales de la société occidentale. Les progrès technologiques en matière de transports, tels que le développement de la voiture individuelle, puis de l’aviation à partir des années 1970 et des vols charters par la suite, ont facilité grandement les déplacements et permis de voyager toujours plus loin, toujours plus vite, toujours plus nombreux. Tous ces éléments ont contribué à la naissance du tourisme du masse, phénomène qui se définit par la concentration massive de visiteurs sur un territoire restreint. Le monde devient alors à portée de main, je dirais même, à portée de vol.
La définition officielle du tourisme
Selon le dictionnaire Larousse, le tourisme est l’ « action de voyager, de visiter un site pour son plaisir ». L’OMT, l’Organisation Mondiale du Tourisme, définit le tourisme comme étant :
« Les activités déployées par les personnes au cours de leurs voyages et de leurs séjours dans les lieux situés en dehors de leur environnement habituel pour une période consécutive qui ne dépasse pas une année à des fins de loisirs, pour affaires et autres motifs. »[12]
L’organisme décrit également le touriste comme un visiteur passant au moins une nuit en dehors de son environnement habituel. Pour résumer, le tourisme recouvre les notions de voyage et donc de déplacement vers un site, une région, un pays ou autre, différent de l’endroit où l’on vit, où l’on est domicilié. Pour être qualifié de touriste, le visiteur doit séjourner une durée minimale d’une nuit à l’endroit qu’il visite. Le facteur premier qui déclenche un voyage est le loisir, la détente, les vacances, on retrouve ici le lien avec la notion de plaisir de la définition du dictionnaire. Néanmoins, il existe d’autres motifs de déplacement, l’OMT donne les exemples suivants : une visite à des parents et amis ; pour des raisons de santé (thermalisme, thalassothérapie…) ; pour affaires et autres motifs professionnels ; pour une mission ponctuelle ou une réunion diverse ; et toutes les autres motivations telles que des pèlerinages, des manifestations sportives, des voyages scolaires… etc. Il n’existe donc pas qu’une seule catégorie de touristes, ni de voyageurs.
Existe-t-il une différence entre le voyageur et le touriste ?
J’ai évoqué plusieurs fois le mot « voyage » pour parler du tourisme. On peut naturellement se demander si ces derniers sont des synonymes, ou s’ils revêtent des caractéristiques qui les différencient. Dans l’esprit collectif, le voyageur a une connotation positive alors que le touriste est plutôt mal perçu. En effet, une sorte d’opposition semble s’être créée entre les deux termes au fil du temps. Une intervenante du Festival des Étonnants Voyageurs à Saint-Malo énumère comme différences notamment que « le voyageur est sensible et ouvert aux paysages et aux gens, le touriste ne l’est pas ; le voyageur s’immerge volontiers dans la vie autochtone, le touriste se contente de rapports superficiels ; le voyageur est peu sensible au confort, le touriste le recherche. »[13] Ici, nous voyons clairement l’antinomie entre les deux types de visiteurs.
« Y’a juste un truc qui me dérange quand je voyage c’est que je deviens un touriste. »[14]
Yoann Provenzano, humoriste suisse.
Mais pourquoi détestons-nous tant le touriste alors que, il faut se l’avouer, nous l’avons tous été un jour ? L’ethnologue Jean-Didier Urbain dit que c’est la notion de voyageur pour le plaisir qui dérange[15]. De plus, nous associons les impacts de l’industrie touristique uniquement aux touristes, alors que le voyageur, lui aussi, peut polluer ou perturber le peuple qu’il visite.
Réduire le voyageur au « gentil » et le touriste au « méchant » me semble donc être une simplification de l’esprit trop rapide. Car, finalement, le voyageur n’est-il pas un touriste comme un autre ? En effet, même le voyageur le plus autonome profite de temps en temps des infrastructures prévues pour les touristes. Selon moi, on peut distinguer deux grandes différences entre le voyageur et le touriste, mais qui restent bien-sûr subjectives. La première serait liée à la relation au temps. Le touriste serait celui qui a une durée déterminée pour visiter un lieu alors que le voyageur, lui, ne se donnerait pas de limites de temps. De cette notion de temps découle ensuite de nombreuses conséquences : le touriste va directement à la destination qui l’intéresse, le voyageur profite également du trajet. Le touriste visite en premier lieu les musées, les attractions touristiques dites « incontournables », regarde les paysages, goûte les spécialités, mais ne fait qu’effleurer la culture locale, le voyageur favorise, lui, les rencontres pour s’immerger un maximum dans la vie et les coutumes des autochtones. La seconde différence résiderait dans l’état d’esprit.
« Le voyageur voit ce qu’il voit, les touristes voient ce qu’ils sont venus voir. »[16]
G. K. Chesterton,écrivain anglais.
Le touriste cherche les endroits « cartes postales » et instagramables et ne se laisse pas surprendre contrairement au voyageur qui cherche la surprise et se laisse porter où ses pas le mènent. Finalement, peu importe du temps dont on dispose, cet état d’esprit est accessible à tous. Il n’y a ainsi pas de jugement à avoir sur l’un ou sur l’autre, ce sont deux façons d’appréhender le voyage qui peuvent se compléter. On peut, une fois être un touriste, et une autre fois un voyageur, ou être un peu des deux à la fois. Néanmoins, voyager de quelconque façon a un impact sur l’environnement et sur les personnes qui vivent dans les pays que nous traversons, et il est temps que l’on creuse un peu plus cet aspect.
UNE REMISE EN CAUSE NÉCESSAIRE DU TOURISME DE MASSE

Comme je le disais en introduction, les arrivées de touristes internationaux dans le monde n’ont cessé de croître : elles sont passées de 25 millions en 1950, à 278 millions en 1980, puis à 674 millions en 2000, pour atteindre 1,5 milliard aujourd’hui, selon l’OMT[17]. Depuis 2010, on parle donc du phénomène de « surtourisme » qui désigne la surfréquentation d’un lieu touristique. C’est cette forme de tourisme qui est généralement pointée du doigt. En effet, comme je l’ai déjà rapidement évoqué, le tourisme possède malheureusement de nombreux impacts négatifs.
Des impacts économiques pas toujours positifs
On attribue généralement des vertus économiques au tourisme et c’est pour cela qu’il est très difficile, aujourd’hui encore, de remettre en cause cette industrie. Dès les années 1960, la banque mondiale voit dans le tourisme le moyen de pallier les retards économiques des pays pauvres[18]. Le tourisme est créateur d’emploi et il permet surtout de ramener des devises occidentales dans les caisses des pays pour rééquilibrer leurs balances commerciales. Mais quelle partie de cette richesse créée revient réellement aux habitants ? D’après les Nations Unies, seules 30 % des dépenses touristiques en Thaïlande bénéficient aux locaux, 20 % dans les Caraïbes et 15 % en Afrique Subsaharienne[18]. Autant dire, très peu. De plus, même si le tourisme génère effectivement de l’emploi pour les populations locales, elles travaillent souvent pour un salaire dérisoire, dans des postes sans responsabilité, sans accès à la formation continue et avec des droits du travail parfois bafoués[19]. Finalement, le tourisme cause de l’inflation des prix sur le lieu de la destination, l’immobilier et les produits de la vie courante deviennent alors hors de prix pour les habitants, ce qui les force parfois à s’exiler loin de leur lieu d’habitation originelle.
Des impacts sociaux-culturels non négligeables
Le principal impact social du tourisme, et le plus flagrant, est l’uniformisation des cultures qui entraîne une perte des valeurs traditionnelles des populations d’origine. Cette standardisation s’accompagne généralement d’une folklorisassions des coutumes et des traditions locales[20]. Les rites, qui étaient autrefois réservés aux habitants et à certaines occasions particulières, sont ainsi mis en scène pour donner aux touristes une illusion d’immersion dans la culture locale. De plus, même si le lien entre crime et tourisme reste difficile à établir aujourd’hui encore, il semblerait pourtant que la criminalité augmente significativement avec l’arrivée massive de voyageurs sur un territoire[20]. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les touristes, qui transportent avec eux des sommes d’argent conséquentes et des objets de valeurs, constituent une ressource importante pour le développement d’activités illégales comme le trafic de drogue ou le vol. Finalement, un autre impact négatif socio-culturel tristement connu est le développement d’un tourisme sexuel[19] dans les pays en voie de développement, avec comme effet l’augmentation de la prostitution, même chez les enfants.
Des impacts environnementaux catastrophiques : zoom sur l’impact de l’avion
Les conséquences sur l’environnement sont les plus connues, mais il est tout de même intéressant de les évoquer à nouveau. Pour rentrer dans les « catalogues » des agences de voyage et répondre aux critères exigeants des touristes occidentaux les destinations ont été contraintes d’uniformiser leur territoire[18]. La France n’a pas échappé au phénomène. Leader mondial du tourisme, avec 90 millions de visiteurs par an et 4 % du PIB généré par cette industrie, la géographie de notre pays a été fortement impactée par les aménagements touristiques. Que ce soit nos littoraux ou nos montagnes, rien n’a été laissé de côté[18]. Cette standardisation des territoires, par la construction de complexes hôteliers par exemple, a contribué à la destruction de nombreux écosystèmes. Des espaces naturels fragiles se sont ainsi vu urbaniser et bétonner. Comme toutes les activités humaines, le tourisme participe à la pollution de la nature, des eaux, mais aussi à de la pollution visuelle, sonore ou olfactive.
Je voudrais ici faire un point particulier sur les modes de déplacement, car c’est généralement la partie la plus polluante d’un voyage. On nous martèle le cerveau depuis plusieurs années sur la pollution de l’aviation. Malheureusement, la prise de conscience de ce côté-là reste encore très lente, on dirait qu’il y a un certain blocage dans l’esprit des voyageurs quand on tente d’aborder le sujet. Pourtant, l’avion pollue, c’est un fait, et probablement bien plus que ce que l’on pense. Pour comparer l’impact climatique des différents modes de transport, on calcule les émissions de CO2 par voyageur au kilomètre, c’est-à-dire, le CO2 émis pour une personne parcourant un kilomètre grâce à un mode de déplacement donné. En regardant des comparatifs sur les modes de transport, soyez néanmoins vigilant (moi aussi j’ai failli me faire “avoir”) : il faut intégrer en plus à ce mode de calcul la notion de temps. En effet, si de prime abord, la voiture semble émettre plus de gaz à effet de serre que l’avion (177 gCO2/km contre 128 gCO2/km) quand on rapporte ces données au nombre de kilomètres effectués en une heure, l’avion, qui parcourt évidemment une distance bien plus grande en moins de temps, est largement plus polluant. Ainsi, d’après les recherches d’Aurélien Bigo, dans le cadre de sa thèse sur les transports face au défi de la transition énergétique, on se rend compte que l’avion émet en moyenne 125 fois plus de CO2que la voiture et 1 500 fois plus de CO2 que le train[21]. Outre le CO2, le transport aérien possède d’autres effets réchauffant, très peu pris en compte par les compagnies aériennes et dont on ne parle jamais. Les cirrus (les traînées blanches qu’on peut observer dans le ciel après le passage d’un avion) possèdent un effet réchauffant probablement tout aussi impactant que les émissions de CO2. Même si l’impact de ces traînées reste encore à évaluer, les scientifiques conviennent qu’il faudrait au moins multiplier par deux les chiffres sur l’impact de l’aviation pour approcher de la réalité[22].
Le paradoxe du tourisme est qu’il dégrade ce qui le fait vivre. J’ai ici beaucoup évoqué les impacts négatifs de l’industrie touristique, car c’est « grâce » à eux qu’une prise de conscience chez une partie des voyageurs et des professionnels du secteur a pu avoir lieu. Mais si le tourisme perdure et que cette envie de voyager continue de vibrer en nous c’est parce qu’il a aussi des points positifs et il est peut-être temps de renouer avec les bons aspects du voyage.
LE TOURISME DURABLE, UNE ALTERNATIVE AU TOURISME DE MASSE

La naissance du tourisme durable
Depuis plusieurs années de nouvelles formes de tourisme ont vu le jour sous l’impulsion des voyageurs et des professionnels du milieu. Dès les années 60, un tourisme alternatif commence à se développer[23]. Le Conseil Œcuménique des Églises, ainsi que d’autres associations plus militantes dénoncent les excès d’une industrie de masse. Ils souhaitent se rapprocher au plus près des réalités socio-économiques des pays qu’ils visitent. Le premier exemple connu de tourisme durable est celui des campements intégrés au Sénégal à Casamance nés dans les années 1970[24]. A l’initiative de la jeunesse locale, des cases ont été construites dans le village dans le but d’accueillir des touristes internationaux afin de les intégrer, le temps de leur séjour, à leur quotidien. Les bénéfices étaient reversés directement à la communauté pour leur permettre de développer des projets sociaux et culturels. Ce premier cas de tourisme responsable est précurseur en la matière car il répond déjà parfaitement aux objectifs du développement durable avant même que ceux-ci ne soient créés.
Ce n’est qu’en 1992, au Sommet de la Terre à Rio, qu’apparaît pour la première fois le thème de « tourisme durable » dans l’Agenda 21, un document qui regroupe plus de 2 500 recommandations pour agir au niveau local sur la conservation de l’environnement pour le 21ème siècle. Afin de coordonner la mise en place du tourisme durable au niveau international, l’OMT, l’UNESCO, le PNUE (Programme des Nations Unies pour l’Environnement) et la Commission Européenne se sont réunies à Lanzarote en 1995. De cette rencontre a découlé la publication de la Charte du Tourisme Durable[25]. Rapidement, les organismes de voyage, à leur tour, ont contribué à la mise en place et à la diffusion de ce tourisme alternatif. En 1996, l’agence Atalante rédige la première charte éthique du voyageur, une sorte de code de bonne conduite pour les touristes. La charte est ensuite diffusée par l’éditeur Lonely Planet et le magazine Grands Reportages, qui participe à grandir son impact.
« Deux mondes se rencontrent à chaque fois qu’une personne se déplace d’un pays à l’autre. Voyageur, touriste, découvreur, nous sommes tout cela tour à tour. Mais, sans l’ombre d’un doute, nous sommes toujours un invité. Les pays que nous visitons avec tant de plaisir sont nos hôtes. Tout le bonheur d’un voyage peut reposer sur cette relation parfois si délicate. Nombreuses sont les façons de voyager, d’appréhender d’autres environnements, mais inévitablement nous laissons des traces sur notre passage. »[26]
Extrait de la version historique de la charte éthique du voyageur.
De nombreuses autres chartes ou codes ont été rédigés pour compléter ou préciser des aspects du tourisme durable au fil des années. Néanmoins, c’est en 2004 que l’OMT redéfinit clairement la notion de tourisme durable :
« Les principes directeurs du développement durable et les pratiques de gestion durable du tourisme sont applicables à toutes les formes de tourisme dans tous les types de destination, y compris au tourisme de masse et aux divers créneaux touristiques. Les principes de durabilité concernent les aspects environnementaux, économiques et socioculturels du développement du tourisme. Pour garantir sur le long terme la durabilité de ce dernier, il faut parvenir au bon équilibre entre ces trois aspects. »[27]
Ainsi est né le tourisme durable, engendrant à sa suite une ribambelle de dérivés, aux noms parfois évocateurs mais pouvant créer la confusion dans l’esprit du consommateur.
Non pas un, mais des tourismes durables
Comme vous l’aurez sans doute compris, il n’existe pas un tourisme durable mais bien diverses formes qui se sont créées avec le temps et les différentes pratiques. Ainsi, il est facile de s’y perdre, c’est pourquoi je vous propose de faire un tour rapide des définitions. Nous avons déjà vu la définition officielle du tourisme durable par l’OMT dans le paragraphe précédent. On peut considérer le tourisme durable comme une notion globale de laquelle découle les autres formes de tourisme alternatif[28], il peut se décliner à tous les niveaux, du local à l’international et s’applique à tous les types d’acteurs : les États, les collectivités territoriales, les entreprises touristiques et les touristes eux-mêmes.
Le tourisme responsable, s’applique plus particulièrement aux acteurs du secteur touristique. Le terme reste tout de même global et englobe l’ensemble des pratiques touristiques engagées, qu’elles soient vertes, solidaires, éthiques, sociales. Cette forme de tourisme, comme le tourisme durable, vise à trouver des voies d’améliorations pour les trois grands piliers du développement durable[29].
Ensuite, on retrouve des formes de tourisme alternatif qui concernent des secteurs plus précis. C’est le cas de l’écotourisme et du tourisme équitable et solidaire. Le premier, selon la définition du TIES (The International Ecotourism Society) est « une forme de voyage responsable dans les espaces naturels qui contribue à la protection de l’environnement et au bien-être des populations locales »[30]. L’écotourisme se concentre plus particulièrement sur le côté environnemental. Le tourisme équitable et solidaire met au centre du voyage l’homme et la rencontre et s’inscrit dans une logique de développement des territoires. Il a pour objectif d’impliquer les populations locales dans les différentes phases du projet touristique et de répartir plus équitablement les ressources générées[31]. La valeur centrale du tourisme équitable et solidaire est bien évidemment le respect : de la personne, des cultures et de la nature. Cette fois-ci, le pilier principal représenté est le social.
Il existe encore bien d’autres formes de tourisme alternatif, en voici un petit aperçu :
- Le tourisme social qui défend le droit aux vacances pour tous, pour tous les citoyens qu’ils soient riches ou pauvres, jeunes ou âgés, valides ou invalides,
- Le tourisme rural qui se rapproche de l’écotourisme mais qui prend racine dans les campagnes et dans le monde agricole,
- Le tourisme collaboratif qui repose sur des échanges entre le touriste et la population locale,
- Le volontourisme où le voyageur réalise une mission de volontariat pendant son séjour.
Les tourismes durables se sont créés pour combler les lacunes du tourisme dit « classique », ce dernier ayant été victime de son propre succès. Mais à l’origine le tourisme n’était pas massif et si l’histoire, comme on le dit si souvent, est vouée à se répéter, on peut se demander si les tourismes alternatifs, qui sont en train de se démocratiser, ne sont pas, eux aussi, destinés à se transformer en tourisme de masse…
Nous avons un rôle à jouer
Pour éviter que les tourismes alternatifs qui se développent deviennent des tourismes de masse, nous avons également un rôle à jouer. Nous ne pouvons pas laisser les destinations, les agences de voyage, les hôtels et tous les acteurs du secteur touristique prendre ce virage seuls. Nous aussi, les voyageurs, nous devons nous engager, nous devons arrêter de « faire » des voyages, pour enfin « être » des voyageurs.
L’association lyonnaise On The Green Road, engagée dans le tourisme responsable, nous propose de devenir des voyageurs à impact positif. On The Green Road est une communauté de voyageurs, où entraide, conseils et partage d’expériences sont les maîtres mots, tout en assurant des actions de sensibilisation aux enjeux environnementaux et sociaux liés aux voyages. L’association accompagne ses « explor’acteurs » dans la planification de leur voyage, pour le rendre le plus responsable possible, dans l’élaboration d’un projet engagé autour de celui-ci, avec des formations sur les techniques journalistiques et sur l’utilisation d’outils audiovisuels, et enfin, une fois rentré en France, dans le partage de l’aventure, en les aidant à diffuser le projet réalisé. Le concept de voyage à impact positif est né d’une réflexion de la part des bénévoles de l’association sur l’impact carbone et social de leurs voyages. En voici la définition par Siméon Baldit-de-Barral, un des fondateurs d’On The Green Road :
« Le voyage à impact positif, c’est un voyage qui respecte les gens, qui prend son temps, qui se laisse surprendre, qui va à la rencontre de l’autre, qui ne se laisse plus amadouer par la dernière bonne offre commerciale, et qui, surtout, nous change la vie. Quand on revient d’un voyage à impact positif, on doit être une nouvelle personne, une meilleure personne. Si rien ne change en nous ou dans notre mode de vie, c’est que ce voyage n’a servi « à rien », qu’on a juste pollué et peut-être même dérangé des peuples, pour rien. L’idée n’est pas d’arrêter de voyager mais de trouver le bon équilibre entre l’impact qu’on a sur les autres, sur la planète et sur nous-même. »[32]
Ainsi, la première étape pour contrebalancer l’impact négatif de nos voyages est de maximiser l’effet positif que ce voyage a sur nous. L’idée est de se servir de ce que l’on a appris pendant cette expérience pour en revenir grandi. Ce voyage doit avoir contribué à modifier notre façon d’aborder le monde et, plus simplement, notre quotidien. Les voyages permettent d’ouvrir les yeux et de se questionner sur les problématiques fondamentales de notre époque, qu’elles soient environnementales, économiques ou sociales, et peu importe celle qui nous touche le plus, tout ce qui compte c’est de s’améliorer soi-même pour essayer d’améliorer le monde. Pour amplifier cet impact positif, vous pouvez, vous devez, partager ce que vous avez vu et appris pendant votre voyage avec votre entourage. Car, tout ce que vous direz aura toujours plus d’influence sur vos proches qu’un grand média formel et impersonnel.
Renverser la balance avec un impact positif sur soi-même et sur son entourage, c’est bien, mais malheureusement pas suffisant. Il est aussi primordial que l’on revoit, dès le départ, notre façon de voyager, pour minimiser au maximum notre impact négatif. On The Green Road a donc essayé d’établir une ligne de conduite pour nous aider à choisir où aller, et comment, en fonction du temps dont on dispose[33]. Par exemple, pour un voyage de courte durée, l’association recommande de privilégier un voyage local, tout en utilisant uniquement des modes de transports peu émetteurs de gaz à effet de serre, tels que le train, le stop, le covoiturage, le vélo ou la marche, et en bannissant bien évidemment l’avion. Pour un voyage de longue durée, de deux semaines à plus d’un mois, l’association conçoit que prendre l’avion peut en valoir la peine mais conseille, arrivé sur place, de favoriser encore une fois les transports moins polluants. Enfin, ces grands voyages, dans l’idéal, doivent retrouver leur caractère de rareté afin d’éviter de prendre l’avion tous les ans. Il n’est donc pas question de bannir l’avion, ni d’arrêter de voyager. Ces recommandations sont là pour nous aider à nous fixer nos propres limites, celles qui nous permettront de renouer avec notre conscience écologique tout en gardant le plaisir de l’aventure.
« On aimerait que les gens se trouvent un équilibre et qu’ils en soient fiers, qu’ils soient fiers de leurs voyages et de leur façon de voyager, qu’ils en tirent quelque chose de positif, et qu’en même temps, au niveau de la planète et de l’humain, qu’ils aient la sensation d’avoir été dans quelque chose de juste. »[32]
Siméon Baldit-de-Barral, co-fondateur d’On the Green Road

Devons-nous renoncer à voyager ? C’était mon interrogation de départ et je crois que cet article nous prouve qu’il est possible de concilier voyage et engagements socio-environnementaux.
Une révolution est en marche dans le secteur du tourisme, ce n’est pas nouveau mais ça prend du temps de changer des habitudes de voyage bien ancrées. J’ai espoir que la crise du Covid-19 accélère notre prise de conscience collective. C’est à nous, les voyageurs et les touristes, de trouver la façon responsable de voyager qui nous correspond et surtout de nous poser nos propres limites. Nous devons dire stop à la schizophrénie du bon consommateur versus « mauvais » voyageur qui opère en nous. Vous savez, ce conflit interne entre nos valeurs et notre conscience qui nous pousse à faire le tri, consommer moins de viande, éviter le plastique… et notre envie irrépressible de voyager qui nous fait prendre l’avion à la moindre occasion.
Aujourd’hui, nous savons que l’avion pollue bien plus qu’on ne le croit (et que les compagnies aériennes veulent bien nous le dire), nous savons qu’une très faible partie des revenus générés par nos vacances reviennent aux habitants locaux, nous savons que nous contribuons à occidentaliser les cultures et les peuples que l’on visite, mais nous savons aussi que nous pouvons faire autrement. Choisir un autre mode de transport, partir moins loin ou moins souvent, aller plus à la rencontre des populations locales en recréant de l’échange, et à notre retour, raconter et partager nos histoires, voici quelques clés pour que nous devenions, à notre tour, des voyageurs à impact positif !
Chloé Caravati – COMAL, mars 2021
[1] Organisation Mondiale du Tourisme, Le tourisme mondial consolide sa croissance en 2019, 2020, www.unwto.org
[2] Organisation Mondiale du Tourisme, Faits saillants OMT du tourisme, édition 2016.
[3] DATAGUEULE, Tourisme : Tristes tropismes, 2019, www.france.tv
[4] TR Business, Les revenus générés par les voyages et le tourisme augmentent de 3,9 % pour atteindre 8,8 milliards de dollars en 2018, 2019, www.veilleinfotourisme.fr
[5] Booking.com, The Future of Travel, 2020.
[6] KREZIAK, Dominique, extrait du live : Comment s’évader dans un rayon de 100 km ? L’avenir du voyage est-il local ?, 13 mai 2020, Le Monde.
[7] Étymologie voyage, www.cntrl.fr
[8] PRUVOST, Jean, D’où vient le mot « tourisme » ?, 15 mars 2018, RCF, Le mot du jour.
[9] VIGNON, Émilie, Thomas Cook : retour sur l’histoire du plus ancien voyagiste du monde, 2019, www.lechotouristique.com
[10] BOYER, Marc, Le tourisme de l’an 2000, 1999, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
[11] DEHOORNE, Olivier, Une histoire du tourisme international : de la déambulation exotique à la bulle sécurisée, 2013, Revue internationale et stratégique.
[12] Nations Unies, Organisation Mondiale du Tourisme, Mise à jour des Recommandations sur les Statistiques du Tourisme, 1994.
[13] LEVY, Bertrand, Voyage et tourisme : malentendus et lieux communs, 2004, Le Globe, Revue genevoise de géographie.
[14] PROVENZANO, Yoann, Voyager | Les touristes, 2019, Montreux Festival.
[15] BARBA, Dorothée, URBAIN, Jean-Didier, DAUTHEVILLE, Anne-France, MORIN, Isabelle, Le voyageur est-il un touriste comme un autre ?, 2019, France Inter, Le débat de midi.
[16] CHESTERTON, Gilbert Keith, The autobiography, chapiter XV: the incomplete traveller, 2006, Ignatus Press, San Francisco.
[17] Organisation Mondiale du Tourisme, Faits saillants OMT du tourisme, édition 2016.
[18] DATAGUEULE, Tourisme : Tristes tropismes, 2019, www.france.tv
[19] CROMER, Guillaume, Tourisme et développement durable, cours en ligne, consulté en décembre 2021.
[20] BODIS, Gabor, Leisure and tourism studies part 2, Metropolitan University Budapest, février à mai 2020.
[21] BIGO, Aurélien, Les transports face au défi de la transition énergétique, 2020, Institut Louis Bachelier.
[22] BIGO, Aurélien, Prendre l’avion pollue encore plus qu’on ne l’imagine, 2019, www.slate.fr
[23] CLASTRES Geneviève, 10 ans de tourisme durable, 2018, édition voyageons-autrement.com, 391 pages.
[24] Les campements villageois de Casamance, 2018, www.au-senegal.com
[25] OMT, UNESCO, PNUE, Charte du Tourisme durable, Conférences mondiale du Tourisme durable, Lanzarote, 1995.
[26] VALLON, Romain, Origines et diffusion de la Charte Éthique du Voyageur, 2009, www.voyageons-autrement.com
[27] ATD, Le tourisme durable, www.tourisme-durable.org
[28] KNAFOU, Rémy, PICKEL, Sylvine, Tourisme et développement durable : de la lente émergence à une mise en œuvre problématique, 2011, www.geoconfluences.ens-lyon.fr
[29] CLASTRES, Geneviève, 10 ans de tourisme durable, 2018, édition voyageons-autrement.com, 391 pages.
[30] TIES, What is Ecotourism?, www.ecotourism.org
[31] ATD, Le tourisme durable, www.tourisme-durable.org
[32] BALDIT-DE-BARRAL, Siméon, fondateur et président On The Green Road, interview réalisée en mars 2021.
[33] On the Green Road, Parcours VIP (Voyageur à Impact Positif), premier atelier, Pourquoi positiver l’impact de mon voyage ?, mars 2021, Maison de l’environnement, Lyon.