La place de la technologie dans nos sociétés contemporaines a évolué au fil de son intégration dans la vie humaine, tant sur le plan professionnel, que sur le plan de la citoyenneté. Cette évolution a ainsi modifié les représentations du numérique, passant d’un outil réservé aux spécialistes, à un environnement largement répandu qui modifie nos manières d’apprendre, de travailler et de communiquer. Dans ce contexte, disposer d’une culture numérique devient une condition sine qua non pour participer pleinement à la vie sociale et démocratique.
Cette évolution agit sur les organisations, qui ne peuvent adopter les outils numériques sans repenser leurs fonctionnements internes. La transformation numérique est loin d’être uniquement technique, mais elle est aussi culturelle et politique. Elle peut interroger les modes de gouvernance, les rapports au travail, la circulation de l’information et les dynamiques collaboratives. Ainsi, les coopératives d’activités et d’emploi (CAE) sont particulièrement touchées par ce changement.
Créées dans les années 1990 en France, les CAE se définissent comme des entreprises partagées, où des entrepreneur.e.s exercent leur activité de manière autonome tout en étant salarié.e.s et accompagné.e.s d’une même structure coopérative. Fondées sur les principes de l’économie sociale et solidaire (ESS), elles favorisent la gouvernance partagée, l’intelligence collective et la démocratie économique. À contrario du modèle hiérarchique classique, elles expérimentent des formes d’organisation horizontales, où chaque membre est invité à participer aux décisions stratégiques et à contribuer à la vie collective.
Dans ce contexte, nous pouvons nous demander dans quelle mesure les entreprises coopératives entrepreneuriales peuvent-elles intégrer les outils numériques tout en préservant leurs valeurs humaines de coopération et de solidarité dans leurs stratégies de communication interne et externe ?
Ainsi, cet article de recherche propose d’explorer les enjeux de la coopération numérique dans les CAE. À partir d’un travail de terrain avec une enquête qualitative auprès de deux coordinatrices et d’observations, le sujet met en lumière les freins et les leviers de développement. Il s’agit de comprendre comment une stratégie digitale peut être mise en place dans les coopératives sans altérer leur projet politique et leurs valeurs.
1. Le numérique contribue aux valeurs coopératives
11. L’importance du numérique dans la solidarité
Des coopératives ont été confrontées à un tournant avec la pandémie du Covid-19, ce qui les a obligées à revoir en urgence leurs modes d’organisation pour maintenir leurs activités tout en respectant les mesures de distanciation sociale. Ce bouleversement a mis en évidence l’importance du numérique pour maintenir la continuité des liens humains entre les coopérateur.ice.s et l’équipe d’appui. Les coopératives, parfois peu ou pas du tout digitalisées auparavant, ont dû rapidement se tourner vers l’utilisation d’outils numériques pour assurer la pérennité de leurs dynamiques internes. Comme le souligne Bpifrance dans un de ses articles sur la communication interne post-Covid, « la révolution des outils s’est faite en quelques jours, à la vitesse de l’éclair ! », démontrant l’importance de l’adaptation requise et rapide. Dans l’enquête qualitative, une personne affirme que des binômes de solidarité ont fait partie des initiatives qui ont été installées et qui ont utilisé ces outils pour maintenir le lien entre les coopérateur.ice.s, favoriser l’écoute mutuelle et soutenir les personnes les plus isolé.e.s. Aujourd’hui, des personnes écartées par des contraintes de temps, de mobilité ou d’emploi du temps ont pu être incluses grâce aux outils de visioconférence, de webinaires et des réunions à distance. De plus, les événements collectifs tels que les ateliers ou les workshops ont eu un impact positif, ce qui a renforcé la participation de celles et ceux qui sont habituellement moins visibles dans les dynamiques coopératives.
12. Le numérique facilite la participation démocratique
En prolongement de cette continuité des liens, le numérique a aussi contribué à renforcer la participation démocratique, un élément essentiel de toute organisation coopérative. L’implication des membres est au cœur de la gouvernance coopérative. A titre d’exemple, les assemblées générales sont essentielles dans les coopératives : elles permettent de prendre des décisions collectives, de voter des éventuels renouvellement des conseils d’administration (présidence, pôle stratégique), de valider des bilans, de fixer la contribution coopérative, etc. Cependant, lors de mon enquête, il m’a été expliqué qu’elles sont souvent marquées par un taux élevé d’absentéisme. Pour relever ce défi, certaines coopératives cherchent à explorer des outils comme Nüag, qui facilitent l’organisation de votes à distance, que ce soit de manière synchrone ou asynchrone. Ces outils admettent le fait qu’être absent.e physiquement ne veut pas dire qu’on est désintéressé.e. Ils offrent à chacun·e la possibilité de contribuer selon ses possibilités. Selon Gardère et Denise, les formes d’engagement collectif sont complètement reconfigurées par ces nouvelles modalités d’interactions. La flexibilité offerte par les visioconférences, les chat en ligne et le partage de documents collaboratifs permet à chaque membre de participer en fonction de son rythme, de son contexte personnel et de ses capacités. En donnant la possibilité à des voix qui auraient pu rester en marge des débats, cette flexibilité renforce la participation et les valeurs que prônent les coopératives entrepreneuriales.
13. Former les coopérateur.ice.s sur l’utilisation des outils
Afin de permettre une participation inclusive et efficace pour tous et toutes, il est essentiel que tout le monde se sente à l’aise avec les outils proposés. Un accompagnement adapté et des temps de formation dédiés sont nécessaires dans la prise en main des outils numériques administratifs. En effet, afin de faciliter la manipulation des logiciels de gestion pour leur comptabilité tels que Louty, qui permettent le remplissage des notes de frais, des factures et des achats fournisseurs, des ateliers sont mis en place. Les formations ne se limitent pas à des présentations techniques : elles ont pour but de permettre à chaque personne de gérer son activité de manière autonome tout en étant accompagnée dans sa prise en main. Par ailleurs, il est possible de participer à d’autres ateliers sur la communication personnelle, notamment l’apprentissage de sa propre présentation sur LinkedIn, la gestion d’un compte Instagram professionnel, la valorisation de ses prestations, etc. Cela contribue au renforcement de la posture entrepreneuriale des coopérateur.ice.s et à l’appropriation de leur communication dans un monde de plus en plus digitalisé. Cette démarche s’inscrit dans ce que Gardère & Denise appellent “l’apprentissage collaboratif” : une dynamique dans laquelle chaque personne tire des enseignements des autres, en partageant à la fois des compétences techniques et relationnelles. De plus, des coopérateur.ice.s peuvent s’entraider entre eux.elles afin de monter en compétences et de partager leurs savoirs. Comme l’affirme l’article de revue sur l’étude de cas des coopératives agricoles, en sachant utiliser les réseaux sociaux, les membres pourront communiquer en faveur de la coopérative, ce qui favorise la diffusion d’une image positive auprès du grand public.
14. Une communication digitale qui contribue à la communauté
Les compétences acquises ne sont pas exclusivement réservées à l’organisation du travail ou à la formation des membres internes : ils sont également un élément clé d’une stratégie de communication digitale plus globale, visant à établir des liens, à mettre en valeur et à favoriser la visibilité les membres, ainsi qu’à promouvoir les valeurs de la coopérative, selon les réponses de l’enquête qualitative. Ainsi, les réseaux sociaux comme Instagram ou LinkedIn sont utilisés pour mettre en avant les projets des coopérateur.ice.s, démocratiser les principes de l’ESS (Économie Sociale et Solidaire) et faire naître un sentiment d’appartenance. Selon l’étude de cas des coopératives agricoles “les outils numériques (…), permettent de favoriser une large consultation des adhérents et de faciliter l’accès à l’information en transparence.”
Le site internet des coopératives, quant à lui, offre une plateforme d’approfondissement des informations, ce qui permet de faire connaître au plus grand nombre le mode de gouvernance horizontal et met en avant un modèle entrepreneurial alternatif. D’un simple coup d’œil, les valeurs et le positionnement de la coopérative doivent être visibles. De plus, une “charte graphique coopérateur.ice.s” est conçue et remise à leur arrivée pour qu’ils et elles puissent communiquer en cohérence avec l’image de la structure. Cela favorise l’harmonisation des messages sans les uniformiser, tout en laissant place au choix individuel. Cette façon de communiquer s’apparente au « communautarisme électronique communicationnel » décrit par Galibert en 2015 : une stratégie qui met l’accent sur la communication digitale pour promouvoir le sentiment de communauté, renforcer la confiance entre les membres et valoriser la reconnaissance mutuelle entre les usagers-membres.
15. Des outils numériques pour favoriser la coopération
Cette approche de coopération horizontale et partagée se prolonge dans la vie quotidienne de la coopérative, où l’utilisation du numérique facilite la mise en place des activités collaboratives, la mise en relation entre coopérateur.ice.s et les échanges d’informations. Dans une étude portée sur les coopératives agricoles, un système d’informations sur les membres permettrait de se repérer avec d’autres coopérateur.ice.s ayant des caractéristiques identiques à eux.elles afin de créer des communautés d’échanges. C’est exactement ce qui est mis en place dans plusieurs coopératives entrepreneuriales, notamment à Azelar par exemple, où chaque coopérateur·ice dispose de sa propre page dans l’annuaire interne. Il.elle y présente ses projets, ses compétences, ses activités et ses contacts. Ces coopérateur.ice.s sont classés par pôle métier. C’est un outil très important dans une coopérative pour susciter des mises en relation, des coopérations entre membres et pour des recommandations entre pair.e.s. Il sert aussi de vitrine, accessible à l’externe, pour montrer la diversité et la richesse de la coopérative. Si un annuaire est bien construit tant sur le fond que sur la forme, les futur.e.s coopérateur.ice.s pourront s’identifier à eux et à elles, avoir confiance en la coopérative et passer le cap de s’inscrire à une réunion d’informations collective.
Par ailleurs, des outils de messagerie complémentaires sont généralement utilisés :
- WhatsApp, pour l’équipe d’appui afin de gérer les urgences et partager rapidement des informations importantes.
- Slack, ou un outil commun avec un chat instantanée, qui est ouvert à tous.tes les coopérateur.ices, permettant une communication entre tous les membres avec des canaux par thématiques et des discussions transversales éphémères.
- Le mail, qui reste un canal privilégié pour les messages importants, formels, structurés ou nécessitant une trace durable. Cependant, cet outil de messagerie est très descendant.
- Un chatbot, permettant à chaque membre de poser des questions en ligne à tout moment, soit entre coopérateur.ice.s pour échanger des conseils ou des points de vue, soit entre les coopérateur.ice.s et l’équipe d’appui.
Ce mode de fonctionnement s’inscrit dans une logique de gouvernance partagée, où les hiérarchies verticales classiques sont remplacées par plus d’horizontalité. Tel que l’a souligné Castells, la coopération ne se résume plus à des tâches divisées, mais à un véritable travail collaboratif qui implique des compétences partagées et croisées.
16. Des outils pour soutenir un projet qui a du sens
Un projet collectif cohérent et porteur de valeurs fortes, permet à tous ces outils de prendre pleinement leur sens. Il ne faut jamais considérer les outils numériques comme une fin en soi. Ils sont pertinents s’ils s’intègrent dans une vision plus globale et partagée par tous.tes les membres de la coopérative avec un discours travaillé et cohérent. Par exemple, chez Graines de Sol, les outils numériques ont été adoptés pour renforcer un projet et des valeurs affirmées, fondé sur la citoyenneté économique et le respect de la dignité humaine. Les outils numériques ont été créés par le collectif, pour le collectif. Ce positionnement ne se réfère pas à la politique au sens partisan du terme, mais à l’éthique. Ainsi, ces valeurs donnent une cohérence à toutes les actions de communication qui en découlent, qu’elles soient internes ou externes. Cette stratégie nourrit l’engagement des coopérateur.ices, leur sentiment d’appartenance et d’utilité, leur fierté d’appartenir à une structure différente, qui leur ressemble.
Néanmoins, Gardère et Denise soulignent que les formes collaboratives présentent des contradictions. Il arrive parfois qu’elles masquent des tensions, imposent un cadre collectif trop rigide, ou génèrent une pression aux membres pour être constamment actif.ive.s et contributif.ive.s. Il est crucial de garder un œil sur la situation : les outils numériques doivent toujours être là pour soutenir l’intelligence collective, sans être considérés comme des instruments de contrôle ou de normalisation. C’est dans cet équilibre que le numérique peut vraiment apporter une contribution à la réalisation d’un projet coopératif.
2. Les tensions entre performance technologique et valeurs coopératives
21. Un public éloigné du numérique
Dans les structures coopératives entrepreneuriales comme celles interrogées, les coopérateur.ice.s présentent des profils particulièrement hétérogènes, avec une moyenne d’âge autour de 45-50 ans. Un grand nombre de ces entrepreneur.euse.s n’ont pas grandi avec le numérique, ce qui constitue un premier frein à l’adoption des outils digitaux. Cette fracture numérique générationnelle se traduit souvent par une forte appréhension, voire un blocage, face à des interfaces pourtant simples d’utilisation pour d’autres. L’écran d’accueil de Louty, par exemple, peut générer un véritable malaise et créer des problématiques pour l’ensemble de la coopérative. Malgré la nécessité de compétences techniques nécessaires réduites, c’est souvent une posture plus globale vis-à-vis du numérique qui peut poser problème, avec notamment un manque de confiance, à l’habitude ou tout simplement une réticence au changement. Cependant, de nombreuses pratiques ne sont pas numérisées, comme la demande de devis sur papier pour tout le monde. Cette fracture numérique ne relève donc pas uniquement d’un déficit de savoir-faire, mais aussi d’un rapport émotionnel et culturel au numérique qui mérite d’être accompagné avec attention.
22. Des problèmes d’usage
Cette complexité à adopter les outils numériques est accentuée par la diversité et la discontinuité des outils numériques. Slack, Teams, mails, WhatsApp, intranet… autant de plateformes qui s’empilent, générant confusion et fatigue auprès des coopérateur.ice.s. Un effet soufflé est alors constaté avec davantage de monde en présentiel, mais un engagement en ligne qui, par exemple, diminue après un événement.
Des études comme celles de Teale et Néa RH+ alertent sur les risques de surcharge informationnelle avec un risque d’infobésité et de fatigue cognitive : le trop-plein d’outils et de messages nuit à la concentration, à la compréhension des messages, à la qualité et au bien-être au travail. L’équipe d’appui comme les coopérateur.ice.s finissent par se sentir submergés. De plus, l’usage des outils collectifs est lui-même problématique lorsqu’il n’y a pas d’unanimité sur leur adoption. Une décision collective est alors primordiale pour savoir si l’adoption d’un outil numérique s’avère utile ou non, et pour savoir s’il répond bien à un besoin existant de la part des prochain.e.s utilisateur.trice.s. Par exemple, dans la coopérative Graines de SOL, bien que Slack ait montré une certaine efficacité, il reste dépendant d’une animation régulière pour maintenir le lien et ne pas donner un sentiment d’inactivité. Teams, de son côté, s’avère pratique pour des échanges rapides entre les membres de l’équipe d’appui, mais contribue également à la surcharge mentale d’informations parfois inutiles aux chargé.e.s d’accompagnement. Il contribue également au sentiment d’urgence et d’instantanéité via les messages privés, qui peut générer du stress.
23. Un accompagnement insuffisant
Ces difficultés d’usage sont accentuées par un manque d’accompagnement à la prise en main des outils numériques. Trop souvent, les accès sont donnés sans que ne soit proposée une vraie médiation pédagogique. Une simple présentation ne suffit plus. Un temps dédié et guidé est nécessaire pour permettre à chacun et chacune de découvrir les outils en profondeur. Mandarine Academy affirme que 89 % des entreprises reconnaissent l’importance de la transformation numérique mais seules 18 % d’entre elles mettent en œuvre une stratégie concrète de montée en compétence. Cette situation entraîne un décalage croissant entre les utilisateurs avancés et les personnes en difficulté. Cependant, dans les démarches d’accompagnement entrepreneurial, le numérique est parfois considéré comme déjà acquis et non comme un levier à approfondir ou à déployer. Or, la recherche sur l’inclusion numérique souligne justement la nécessité de stratégies pour monter en compétence. Sans cette démarche, un fossé peut se creuser entre les utilisateurs numériques aguerris et ceux qui restent en marge, ce qui relève une problématique importante.
24. Les effets paradoxaux du numérique
Un autre paradoxe du numérique réside dans la gestion de l’information. Dans l’enquête qualitative, les répondants affirment que trop d’informations tuent l’information car lorsqu’on lit tout, on ne retient plus rien. Un grand nombre de coopérateur.ice.s évoquent qu’ils reçoivent trop de mails. Mais à l’inverse, certain.e.s expliquent qu’ils ne sont pas assez mis au courant des événements de la coopérative et donc ratent des “save the date”. Ce sentiment peut provoquer une forme de déconnexion voire de désengagement, particulièrement pour les personnes géographiquement éloignées. Ainsi, ce double mouvement entre surcharge et invisibilité est difficile à réguler et produit des effets qui nuisent au sentiment d’appartenance.
25. Des effets structurels aggravants
Des potentielles tensions sont d’autant plus intensifiées lorsqu’elles s’inscrivent dans un contexte organisationnel fragile. Les coopératives font généralement face à une absence de service communication, ce qui provoque une déperdition des savoirs et des dynamiques. À cela s’ajoute un manque de moyens humains et financiers pour co-construire, structurer et animer les outils collectifs. La Coopérative de développement régional du Québec rappelle que les organisations coopératives sont particulièrement vulnérables face aux enjeux numériques : elles doivent faire avec une main-d’œuvre restreinte et peu qualifiée, des moyens matériels réduits et des bénéfices à la transformation numérique pas communiqués. Ajoutons à cela un modèle organisationnel non hiérarchique et une gouvernance partagée qui rend les décisions parfois lentes ou conflictuelles., ainsi que des habitudes profondément ancrées qui ralentissent l’adoption d’innovations, .
26. Une tension entre coopération, individualité et charge mentale
Enfin, le numérique concrétise une tension entre coopération, individualité et charge mentale. Les outils partagés sont indispensables à la dynamique collective, mais lorsqu’ils sont mal utilisés, ils peuvent paradoxalement renforcer l’isolement, l’anxiété et parfois même le burn-out. Les groupes WhatsApp par exemple sont plus fluides et efficaces, mais franchissent la frontière entre vie professionnelle et personnelle. L’analyse menée par Vivala en 2024 révèle que 40 % des employés déclarent des symptômes de fatigue mentale liés à l’hyperconnectivité.
Le numérique permet de maintenir le lien, mais il ne remplace pas les interactions humaines en physique. C’est donc à cette croisée des chemins qu’il devient urgent de repenser les usages numériques non comme une contrainte technique, mais comme un enjeu culturel, social et organisationnel, pour qu’il redevienne un véritable outil au service de l’humain.
Conclusion
La coopération numérique est un équilibre complexe. Elle ne va pas de soi, mais elle peut s’apprendre, s’expérimenter et s’affiner avec le temps. En CAE, le numérique peut être un très bon levier pour faire en commun, pour rendre la participation plus inclusive et pour permettre à chacun.e de contribuer à la vie collective en coopérative, même à distance. Il augmente les formes d’engagement avec le pouvoir de voter à distance, de consulter des documents utiles, de répondre à un appel d’offre, de signaler un besoin, de suivre une discussion à plusieurs. Autant d’actions démocratiques simplifiées par de bons outils, à condition qu’ils soient réfléchis avec et pour les usager.ère.s. Car coopérer ne va pas forcément de soi, mais nécessite une posture d’écoute et d’expérimentation en rendant la structure de la coopérative robuste. Il ne s’agit pas de s’acharner sur une seule solution, mais de tester, comparer, lâcher prise et parfois accepter qu’un taux de réponse de 30 % soit déjà une belle réussite. L’essentiel est de partir des besoins concrets des coopérateur.ice.s, d’éviter l’empilement des outils et de les accompagner pour celles et ceux moins à l’aise avec le numérique.
Une autre piste prometteuse serait la mutualisation entre différentes coopératives, avec le partage, par exemple, d’un.e responsable des systèmes d’information, qui serait capable de poser une vision d’ensemble cohérente et accessible à toutes et tous avec de l’accompagnement plus approfondi. Mais le plus important pour pouvoir accéder à tous les bénéfices des outils numériques est l’utilisation d’un discours clair et en cohérence avec les valeurs, en addition à des mots choisis avec soin, un ton réfléchi, ainsi qu’une une ligne éditoriale et politique lisible. Les outils ne suffisent pas à eux seuls pour créer de l’adhésion. Ce sont les discours, les intentions, la clarté des propos qui donnent envie de s’engager. Ainsi, il faut aussi accepter qu’il n’y ait pas d’outil numérique ni de communication qui fasse l’unanimité auprès de l’ensemble des coopérateur.ice.s. Le numérique doit rester un complément au présentiel car rien ne remplace un café partagé au petit matin, une discussion de couloir ou un rendez-vous d’accompagnement. Mais bien pensé, il contribue à renforcer la dynamique collective, fluidifier les échanges et inclure celles et ceux qui, pour des raisons de mobilité, de charge ou de rythme, seraient exclu.e.s de la vie coopérative.
Ce travail a ainsi mis en lumière deux constats : d’une part, les freins d’une coopération numérique en raison d’outils inadaptés, et/ou d’inégalités d’usage. D’autre part, l’existence de leviers avec l’adaptation des outils aux besoins, sans viser l’unanimité, en accompagnant les membres, en travaillant le discours, en mutualisant les ressources et, toujours, en remettant le lien humain au centre.
Cette problématique ouvre plusieurs pistes pour aller plus loin :
Dans quelle mesure l’accompagnement permet de développer une culture numérique commune qui est ancrée dans les valeurs de l’ESS ? Ou bien dans quelle mesure le numérique devient aussi un levier de transformation écologique, via des usages sobres et responsables ? Autant de pistes à explorer pour que les transitions numériques s’inscrivent pleinement dans les valeurs de l’ESS.
Sources
Entretiens semi-directifs :
- Anne-Laure – Coordinatrice d’Azelar
- Amina – Coordinatrice externe de Graines de Sol
Sitographie :
Admin. (2024, 31 octobre). Quelles sont les conséquences de la fracture numérique ? Mandarine Academy.
https://www.mandarine.academy/technologie-et-travail/quelles-consequences-fracture-numerique/
Annuaire des coopérateur·rice·s – Azelar. (2022, 27 octobre). Azelar.
https://www.azelar.coop/entrepreneurs/
Desmarais, C. (2024, 2 octobre). Les défis de la transformation numérique et comment les surmonter. CDRQ.
https://cdrq.coop/les-defis-de-la-transformation-numerique-et-comment-les-surmonter/
Eliott. (2024, 5 septembre). La surcharge informationnelle dans le numérique. Néa RH +.
https://nea-rh-plus.fr/la-surcharge-informationnelle-dans-le-numerique/
Gardère, E., & Denise, F. (2019). De l’organisation aux interactions humaines et numériques dans le travail collaboratif. Communication et Organisation, 55, 141‑152.
https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.7908
Goldstein, S. (2024, 23 janvier). L’assemblée générale d’une association : comment ça marche ? LegalPlace.
https://www.legalplace.fr/guides/assemblee-generale-association/
Infobésité : définition, risques et actions de prévention. (2025b, avril 11).
https://www.teale.io/cas-usage/burn-out-epuisement-professionnel/infobesite
Lepetit, G., Ledos, F., & Duvaleix-Tréguer, S. (1966). Le cas des coopératives agricoles : l’usage du numérique, facilitateur de la gouvernance ? RECMA, 351, 68‑80.
https://shs.cairn.info/article/RECMA_351_0068?tab=texte-integral
Louty. (s. d.). Louty | CGSCOP.
https://www.les-scop.coop/louty
Naissance de la Fédération des CAE. (s. d.).
https://www.les-cae.coop/notre-histoire#:~:text=Cr%C3%A9ation%20de%20la%20F%C3%A9d%C3%A9ration%20des%20CAE%20en%202020&text=Fruit%20d’un%20travail%20partenarial,CAE%20%C3%A0%20S%C3%A8te%2C%20en%202021
Nüag – Outil de vote en ligne simple et efficace. (s. d.). Nüag – L’Assemblée Numérique.
https://www.nuag.fr/
Sternchuss, A. (2020, 6 juillet). Communiquer en interne : la clé de la (sur)vie des entreprises post-Covid19 – Bpifrance Le Hub. Bpifrance le Hub.
https://lehub.bpifrance.fr/communication-interne-survie-entreprises-post-covid19