Avant de devenir la vitrine touristique, culturelle et politique du pays organisateur des Jeux Olympiques, la cérémonie d’ouverture avait, pour Pierre de Coubertin (1863-1937), une vocation bien différente.

« D’après Confucius, il y a six « arts libéraux » qui sont : la musique, le cérémonial, l’arithmétique, la calligraphie, l’escrime et l’art de conduire un char. » (1)

Avec cette citation de Confucius(2), reprise par Pierre de Coubertin, deux éléments nous interpellent. Celui d’abord de la classification par Confucius des cérémonies comme l’un des piliers des arts libéraux. Celui, ensuite, de la référence faite par Coubertin au philosophe chinois. La source philosophique du rénovateur des Jeux est forte, et ne laisse aucun doute sur l’intérêt et l’ampleur qu’il souhaite donner aux cérémonies des Jeux Olympiques.
D’après les écrits de Coubertin, nous dégagerons et expliquerons dans cet article les deux principales motivations quant à la mise en place du cérémonial olympique ; à savoir l’importance de marquer une singularité d’un part, c’est-à-dire de créer l’image des Jeux, et, d’autre part, l’intérêt pédagogique d’un tel rituel. Enfin, nous essayerons de comprendre sa stratégie de mise en place du cérémonial.

1- Marquer une singularité

L’essence même de la conception des cérémonies par Pierre de Coubertin pour les Jeux Olympiques tient en quelques lignes, dans le préambule de la partie « cérémonie » d’une Olympie moderne :

« Le chapitre des cérémonies est, on le comprend, l’un des plus importants à régler. C’est par là surtout que l’Olympiade doit se distinguer d’une simple série de championnats mondiaux. Elle comporte une solennité et un cérémonial qui ne seraient point de mise en dehors du prestige que lui valent ses titres de noblesse. » (3)

Pierre de Coubertin sait que pour durer, les Jeux Olympiques doivent se forger une identité à la fois forte et capable de se dissocier des autres événements concurrents. Il désire même faire des cérémonies olympiques les cérémonies les plus prestigieuses de toutes les rencontres internationales. C’est que la fin du XIXe et le début du XXe siècle voient fleurir une multitude de fédérations sportives avec la création de rencontres régionales, nationales et internationales. Le risque de cet engouement soudain pour les compétitions est de noyer l’Olympisme dans une série de rencontres devenues banales. Mais, pour Coubertin, la supériorité de l’Olympisme, de par son histoire inspirée de l’Antiquité et ses valeurs, doit se traduire par la mise en scène d’un cérémonial singulier. Or il perçoit ce cérémonial comme exclusif à l’Olympisme, car selon lui, seuls les Jeux sont dignes de se doter d’un tel spectacle de symboles et s’enorgueillir d’un rituel universel et singulier :

« Mais ce qui convient à une circonstance telle que la célébration des Jeux quadriennaux ne saurait convenir à n’importe quelle circonstance de la vie sportive quotidienne. Il y a tendance à abuser de ce cérémonial prestigieux en l’appliquant à de simples rencontres, à de simples matchs mettant aux prises des athlètes de deux ou trois nationalités différentes. C’est là une extension qui ne se justifie point et qui loin de l’accroître en diminuerait plutôt la portée pédagogique. » (4)

À la lecture de cet extrait, nous ressentons très nettement l’inquiétude de l’auteur face à la tendance générale d’imitation de son œuvre. À nos yeux, il y a même un paradoxe puisque le plus grand succès de Pierre de Coubertin est peut-être tout simplement le fait que des associations sportives se forment à travers tous les pays du monde et organisent, à leur tour, des championnats agrémentés de cérémonies. Aujourd’hui, on peut se poser la question de savoir si les préoccupations de Coubertin étaient réellement fondées et si la conception d’un cérémonial spécifique a engendré une réelle supériorité des Jeux Olympiques. Le lien très important avec l’Antiquité a également permis aux Jeux modernes de se distinguer des autres rencontres internationales(5). La création de la Coupe du Monde de Football en 1930 a été la menace la plus importante pour le mouvement olympique, avec la perte des meilleurs joueurs de football dans ces mêmes épreuves lors des Jeux Olympiques. Le succès et la renommée de la Coupe du Monde de Football donnent l’allure d’une rivalité médiatique dans le concert des manifestations internationales . Si de nos jours la Coupe du Monde de Football est le seul événement sportif à pouvoir rivaliser médiatiquement avec les Jeux, il n’a jamais réussi à se créer un cérémonial avec un rituel identifiable en tant que tel. Mais la naissance d’autres mouvements, ayant sous certains aspects la forme de mouvement dissidents, comme les Jeux intercalés organisés par les Grecs en 1906 (le Comité hellénique n’accepte plus que les Jeux Olympiques soient organisés dans différentes villes du monde, et souhaite l’exclusivité grecque pour toutes les éditions) a constitué une réelle inquiétude pour Pierre de Coubertin. En réaction, il clarifie, codifie et officialise le protocole olympique de manière à ce qu’il devienne rapidement célèbre et accepté par les sportifs et spectateurs. Grâce à l’élaboration de la charte olympique, il veillera en personne à l’application et au respect du rituel pour en réserver l’exclusivité au spectacle olympique ; il en va de l’identité olympique. Ainsi en 1910, il énumère les éléments essentiels aux cérémonies olympiques :

« Donc les cérémonies seront peu nombreuses mais importantes : le serment des athlètes, la proclamation de l’ouverture des Jeux, la distribution des récompenses… telles sont les principales journées, les journées obligatoires. » (6)

Aller à l’essentiel pour créer une singularité olympique pourrait être le but de Coubertin. Il sait que l’aura des cérémonies est renforcée par la référence aux rituels antiques. Bien sûr, à l’image d’un esprit olympique moderne, les anciennes cérémonies doivent s’adapter à la société du XXe siècle :

« Combien curieux, n’est-il pas vrai, apparaît cet ordonnancement des fêtes olympiques si loin de nous et pourtant si semblables à ce qu’elles seraient de nos jours avec les sacrifices en moins et les orphéons en plus ? » (7)

Mais il ne faut pas voir dans les choix ritualisés de Pierre de Coubertin un simple spectacle, purement distrayant et visuel. Au contraire, il cherche à travers la mise en scène de ces symboles, à véhiculer des valeurs et des messages émanant de la philosophie olympique, de la fameuse religio athletae. Le cérémonial apparaît comme le meilleur vecteur pédagogique de la singularité et de la philosophie sportive de Pierre de Coubertin.

2- L’intérêt pédagogique

Au sujet des valeurs pédagogiques des cérémonies, Pierre de Coubertin s’exprime dans le Bulletin du Bureau International de Pédagogie Sportive en 1931. A quelques mois de la prochaine tenue des Jeux Olympiques à Los Angeles (du 30 juin au 14 août 1932), il rappelle aux lecteurs les valeurs et les vertus des cérémonies qu’ils seront amenés à voir outre-Atlantique. Il faut dire que le comité d’organisation des Xe Jeux Olympiques de Los Angeles n’hésite pas à communiquer à travers la presse sur la nature des cérémonies (déroulement du spectacle…) ; or Coubertin désire rappeler quelques principes fondamentaux, et pour éviter toute confusion, il commence par faire une distinction :

« Le protocole diplomatique est issu de traditions de courtoisie et se traduit par un perpétuel échelonnage de préséances. Le protocole olympique est d’essence purement pédagogique et c’est en cette qualité que nous sommes conduits à nous en occuper ici. » (8)

Coubertin marque une fois de plus la singularité du cérémonial olympique en le distinguant cette fois-ci des habitudes diplomatiques et politiques. Apparaît à nouveau la notion de pédagogie. Or à quoi correspond cette pédagogie ? Et dans quelle mesure peut-elle être retranscrite à travers la mise en scène du cérémonial olympique ?
D’abord, sur la forme, il est nécessaire de rappeler que le type de spectacle sur lequel Coubertin se base pour concevoir les cérémonies olympiques, est régulièrement associé à des vertus pédagogiques. Citons par exemple les spectacles révolutionnaires (Fête de la Fédération, Fête de la Déesse Raison…) qui ont tous eu pour objectif d’éduquer et d’apporter des valeurs nouvelles au peuple avec des symboles. Cette manière de communiquer était pour ainsi dire la plus efficace puisque les outils de transmission étaient plus limités qu’aujourd’hui. C’est ainsi que les fêtes révolutionnaires étaient du ressort de l’Instruction Publique. Je rappelle, pour bien comprendre cette dimension, l’ouvrage de Romain Rolland, Le théâtre du Peuple (9), et ses annexes sur le lien existant entre la pédagogie et le spectacle lors de la Révolution française. On peut faire remonter cette union spectacle/pédagogie au moins jusqu’à l’époque romaine, où les mises en scène des triomphes des empereurs étaient une manière ludique et efficace de raconter aux romains l’histoire des combats et des victoires de leurs chefs militaires. Jean Jacques Rousseau est le philosophe qui a le mieux expliqué ce phénomène. Dans sa Lettre sur les spectacles (10) , il prône même les vertus de ce genre de mise en scène populaire et pédagogique tant il est préoccupé par l’éducation de la nation.
Faut-il y voir une similitude avec le combat de Pierre de Coubertin ? Il est nécessaire de regarder ce qu’il souhaite apporter comme vertu pédagogique à l’occasion de cérémonies olympiques :

« Tout est tourné de la sorte dans l’Olympisme rénové et modernisé, vers les idées de continuité, d’interdépendance, de solidarité obligatoires. On accordera facilement qu’une telle leçon de choses soit pénétrée de la plus haute valeur pédagogique et constitue un enseignement philosophique et historique d’une portée puissante. » (11)

Donner une orientation philosophique à une œuvre nécessite toujours un certain nombre d’explications. Et c’est bien la fonction que semble devoir remplir les cérémonies. Les symboles mis en place doivent illustrer la continuité, l’interdépendance et la solidarité. Plusieurs fois aussi, Coubertin parle pour évoquer les Jeux Olympiques de la fête de la jeunesse et de la célébration du printemps humain. La raison est simple, les participants sont les jeunes des nations. Or il juge que c’est précisément à cet âge que le jeune adulte doit recevoir l’éducation physique et morale indispensable pour devenir un homme meilleur, en tout cas sain et bien dans sa peau. Les Jeux Olympiques peuvent y contribuer avec ses compétitions (développement physique) et son cérémonial (développement philosophique).

3- Stratégie d’ancrage des cérémonies

Mais Pierre de Coubertin est bien conscient que ce qu’il propose à travers les Jeux Olympiques est totalement novateur. Déjà le rétablissement des Jeux Olympiques n’a pas convaincu tout le monde, en tout cas à ses débuts (12) … alors instaurer une philosophie olympique est loin d’être aisé. Toutefois, il sait que pour faciliter la transmission de son message, le cérémonial lui sera d’un grand secours. Simplement, pour être identifiable et pénétrer efficacement et profondément le public, il juge nécessaire de ne pas dévoiler d’un seul bloc l’ensemble du cérémonial. Tout doit se faire progressivement.
Ne pas brusquer pour mieux imposer. La démarche de Pierre de Coubertin est pleine de stratégie. La société du début du XXe siècle n’est pas la plus apte à voir un développement philosophique autour du sport, alors Coubertin s’adapte et sait que son meilleur allié est le temps, car à ce niveau-là, rien ne doit se faire dans l’urgence :

« Il m’a fallu les imposer les unes après les autres à une opinion publique longtemps réfractaire et qui ne voyait là que des manifestations théâtrales, des spectacles inutiles, incompatibles avec le sérieux et la dignité de concours musculaires internationaux. L’idée religieuse sportive, la religio athletae, a pénétré très lentement l’esprit des concurrents et beaucoup parmi eux ne la pratique encore que de façon inconsciente. Mais ils s’y rallieront peu à peu. » (13)

La citation date de 1935 et Coubertin semble savourer une certaine victoire sur son œuvre et paraît très confiant pour l’avenir. À cette date en effet, l’essentiel du cérémonial (défilé, drapeaux, flamme, serments, discours officiels, lâcher de pigeons) est instauré et connu du public, aucune raison ne semble pouvoir venir ébranler ou modifier la mise en scène de ces symboles. Coubertin en a la certitude dès le lendemain de la Première Guerre mondiale. Entre Stockholm en 1912 et Anvers en 1920, il n’y a pas eu de Jeux Olympiques (si l’Europe n’avait pas été en conflit, les Jeux de 1916 auraient dû se tenir à Berlin). Or ni la guerre, ni le sommeil de huit années du mouvement olympique n’ont altéré le cérémonial. Il était déjà ancré dans les mentalités, et Coubertin en profita pour y intégrer d’autres éléments comme le serment des athlètes et le drapeau olympique :

« Les Jeux de la VIIe Olympiade s’ouvrirent magnifiquement le 14 août 1920, en la présence du roi et de la reine des belges, qu’accompagnaient le duc de Brabant, le prince Charles et la princesse Marie-Josée. Le défilé, la formule d’ouverture, les chœurs, l’envol des pigeons, les salves… tout le prestigieux cérémonial dont on commençait, depuis Stockholm, à saisir la valeur pédagogique, soulignèrent à quel point l’Olympisme se retrouvait intact au lendemain de la tourmente et combien ses lauriers continuaient de primer dans l’esprit de la jeunesse toutes les autres ambitions sportives. » (14)

En 1924, à l’occasion de l’Olympiade suivante qui se déroule à Paris, Coubertin ajoute encore un nouvel élément au cérémonial olympique. Il concerne cette fois-ci la cérémonie de clôture, avec la mise en scène du rituel des trois drapeaux (celui du pays organisateur, celui de la Grèce, berceau de l’Olympisme, et celui du futur pays hôte des Jeux Olympiques). Et toujours dans ses mémoires, il revient sur sa stratégie d’ancrage progressif du protocole et dévoile l’intérêt pédagogique et symbolique d’un tel spectacle :

« Par cette addition se trouva complété à mon gré le protocole du cérémonial olympique que j’avais construit pièce à pièce et par étapes, pour ne pas surprendre des spectateurs et acteurs mal préparés à s’y soumettre. Aujourd’hui encore, bien des gens n’en comprennent pas la valeur pédagogique ou en estiment le symbolisme suranné. Mais on est accoutumé aux spectacles, aux formules qu’il comporte et il est peu probable qu’on s’en écarte désormais. » (15)

À l’image de Confucius, Coubertin a senti l’importance et la portée du cérémonial pour les Jeux Olympiques. À la fois marque de singularité, le spectacle orchestré par Coubertin, apparaît comme l’incarnation symbolique de la philosophie inspirée de l’Antiquité. Son inscription dans le temps est tout à fait singulière, car une fois les Jeux instaurés (ils étaient sa seule urgence, vu les rivalités internationales) le spectacle olympique se construit comme il le dit lui-même pièce à pièce. Conscient et confiant dans la pérennité de son œuvre, il travaille sur une échelle du temps qui n’est pas celle de la vie d’un homme. Il pense travailler pour l’Histoire, déjà parce qu’il se réfère à l’Antiquité à travers une institution millénaire, mais aussi parce qu’il essaye d’instaurer durablement la symbolique olympique dans les mentalités grâce à sa stratégie d’ancrage progressif.

 

Sylvain BOUCHET
Historien, spécialiste de l’Olympisme
Docteur Arts et Lettres, Lauréat du Prix Coubertin

 

1/ Pierre de Coubertin, Histoire des exercices sportifs : Antiquité, Pédagogie Sportive, Paris, G. Crès, 1922.
Comité International Olympique, textes choisis, tome II, Weidmann, Zurich, 1986, p. 32.
2/ Cet intérêt, ou du moins connaissance de Pierre de Coubertin envers Confucius, s’articule autour de deux conceptions développées par le philosophe chinois : la vertu d’humanité et le respect des rites cultuels (cérémonies confucéennes). Deux axes effectivement applicables à la philosophie olympique.
3/ Pierre de Coubertin, Une Olympie moderne, 1910.
In Esprit Olympique, L’esprit des temps- Contrastes, Bordeaux, 1992, p. 52.
4/ Pierre de Coubertin, Bulletin du Bureau International de Pédagogie Sportive, n°7, Lausanne, 1931.
Comité International Olympique, textes choisis, tome II, Weidmann, Zurich, 1986, p. 472.
5/ À ce sujet, l’étude de G. Vigarello, La naissance des grands spectacles, La coupe du monde foot, p. 125.
6/ Pierre de Coubertin, Une Olympie moderne, 1910.
In Esprit Olympique, L’esprit des temps- Contrastes, Bordeaux, 1992, p. 55.
7/ Pierre de Coubertin, Olympie, Revue pour les Français, avril 1906.
Comité International Olympique, textes choisis, tome II, Weidmann, Zurich, 1986, p. 45.
8/ Pierre de Coubertin, Bulletin du Bureau International de Pédagogie Sportive, n°7, Lausanne, 1931.
Comité International Olympique, textes choisis, tome II, Weidmann, Zurich, 1986, p. 469.
9/ ROLLAND Romain, Le théâtre du peuple, Hachette, 1903, Paris, documents annexes sur la Révolution Française.
10/ Jean Jacques Rousseau, Lettre sur les spectacles, 1758.
11/ Pierre de Coubertin, Bulletin du Bureau International de Pédagogie Sportive, n°7, Lausanne, 1931.
Comité International Olympique, textes choisis, tome II, Weidmann, Zurich, 1986, p. 472.
12/ À ce sujet, il faut citer, entre autres, Charles Maurras. Il explique dans Anthinea comment il se rallie à la cause olympique alors qu’il avait initialement beaucoup d’a priori.
13/ Pierre de Coubertin, Les assises philosophiques de l’Olympisme moderne, Le Sport Suisse, 31e année, 1935.
Comité International Olympique, textes choisis, tome II, Weidmann, Zurich, 1986, pp. 435-436.
14/ Pierre de Coubertin, Mémoires olympiques, Chap. XVII La septième Olympiade (Anvers 1920), Edition revue EPS, Paris, 1996.
15/ Pierre de Coubertin, Op. Cit, Chap. XXI.