Nous avons compris lors des deux premiers articles que la natation artistique, aujourd’hui, devait être considérée comme une marque, à l’image de tous les autres sports. Ainsi, la discipline sportive doit mettre en place une stratégie marketing mais également une stratégie de communication. Cependant, nous avons vu que la natation artistique avait un certain retard dans ces domaines. Nous avons essayé de trouver, de comprendre pourquoi et de dégager des solutions aux actions de marketing et de communication trop rares ou trop faibles, en se basant surtout sur la situation en France. L’équipe française de natation artistique tente de communiquer surtout à travers ses réseaux sociaux et parfois par la presse, mais il est rare que nous entendions parler d’elle. Or, en octobre 2018[1], le film “Le Grand Bain”, réalisé par Gilles Lellouche, est arrivé dans les salles de cinéma et quelques changements se font ressentir. En effet, nous verrons dans cet article à quel point la nouvelle œuvre de Gilles Lellouche aura ouvert un champ de possibilité pour la natation artistique. Grâce au “Grand Bain”, ce sport a pu “sortir de l’ombre”. Le réalisateur a su mettre en avant la natation synchronisée dans tous ses aspects, les plus positifs comme les plus sombres. Ainsi, le grand public a pu comprendre et voir la réalité de ce sport si exigeant et intense. Avec plus de 4 millions d’entrée au box-office[2], “Le Grand Bain” constitue une réelle opportunité en termes de marketing et de communication. Nous pourrons comprendre, dans l’article qui suit, quels ont été les bénéfices du grand succès du film mais également comment la natation artistique pourra par la suite garder une place dans l’esprit du grand public.

 

Gilles Lellouche, inspiré par un sport plutôt méconnu

Le film “Le Grand Bain”, sorti en France le 24 octobre 2018[3], est le résultat d’un heureux hasard. Gilles Lellouche, le réalisateur, avait débuté l’écriture d’un scénario sur des personnages abîmés par la vie et impliqués dans un braquage de banque[1]. Cependant, Lellouche avait une impression de déjà-vu et cherchait une idée novatrice. Cette dernière lui est apparue après avoir visionné un documentaire de Arte à propos d’une équipe suédoise de natation synchronisée masculine[1]. Nous l’avons évoqué lorsque nous parlions de l’identité de la natation artistique, mais le réalisateur a trouvé dans ce sport tout ce qu’il souhaitait exprimer : le dépassement de soi, l’esprit d’équipe, l’engagement, la mixité des classes sociales et les conversations de vestiaires[1].
Le résultat dépasse alors toutes les espérances. Le film raconte l’histoire de huit hommes, toutes générations confondues, abîmés par la vie. Ils vont trouver une chose à laquelle se raccrocher en s’investissant dans une équipe de natation synchronisée. Tous les nageurs ont un objectif commun : participer aux championnats du monde de natation synchronisée masculine en Norvège. Ils seront entraînés par deux anciennes championnes duettistes. La première, Delphine, devenue alcoolique, et Amanda, rendue paraplégique après un accident[3].
Tout au long de l’oeuvre, nous nous rendons compte à quel point le sport peut être libérateur dans les périodes difficiles d’une vie. Au-delà de cela, nous plongeons avec les personnages dans une aventure humaine sans pareil[3]. Il est incroyable de voir comment ces hommes et femmes si écorchés parviennent à s’en sortir et devenir aussi fort.
“Dans cette course un peu individualiste où l’on se retrouve tous malgré nous coincés, on oublie le collectif, l’entrain, le goût de l’effort.”[3] – Gilles Lellouche – En effet, au début du film, chacun des huit hommes restent très centrés sur leurs propres problèmes, ne regardant pas autour d’eux. Petit à petit, ils découvrent qu’ils sont écoutés et aidés par leurs coéquipiers et c’est cela qui va devenir une motivation pour tout réussir dans leur vie, aussi bien leurs projets professionnels, que personnels ou sportifs.
Gilles Lellouche dit également : “Il y avait déjà ce côté cercle de parole qui m’avait beaucoup marqué quand j’avais assisté à des réunions d’alcooliques anonymes […] J’avais été ébahi par la chaleur humaine, le dialogue, l’écoute qui y régnaient, sans aucun jugement. On vit dans une société où les émissions de télé, les débats sont remplis de jugements et d’avis tranchés sur tout, alors j’ai adoré cette bulle de partage”[3]. Il soulève là un point très important de son film. Bertrand, joué par Mathieu Amalric, est dépressif et cherche une porte de sortie[3]. Lorsqu’il rejoint l’équipe masculine de natation synchronisée de sa ville, il est entouré de ce que l’on pourrait appeler des “bras-cassés”. Il se met à les juger lorsque les hommes partagent leur vie dans les fameuses discussions de vestiaires que nous évoquions. Puis, il se rend rapidement compte que toutes les conversations sont des véritables thérapies et bien au-delà de ça, ces hommes qu’il jugeait auparavant deviennent ses égaux, voire ses frères de cœur. Chacun va se battre pour les autres et c’est ce qui fait la beauté de l’histoire.
Lors de la réalisation d’un film, il est tout à fait normal que tout ne respecte pas toujours la réalité. Cependant, en dehors du scénario en lui-même, tout ce qui se rapporte à la natation artistique est représenté de manière très juste. En tant que nageuse, je peux attester que ce sport a été une réelle expérience sportive, certes, mais surtout humaine. En effet, dans une équipe, toutes les nageuses travaillent dur dans un objectif commun, chacune étant indispensable pour arriver à atteindre le but fixé. Dans les valeurs cette discipline sportive, nous retrouvons l’esprit d’équipe et la fraternité. “Le Grand Bain” a su parfaitement refléter ces deux aspects. Les membres d’une équipe se connaissent tous très bien et il est vrai qu’après les entraînements, nous prenions le temps de nous retrouver aux vestiaires et de se raconter nos vies respectives. Nous pouvons vivre nos plus grandes joies et nos plus grandes peines, dans notre vie privée ou sportive, mais toutes les coéquipières se soutiennent dans tous les moments de la vie.
En plus de développer une relation fraternelle avec les membres de son équipe, cela s’accompagne souvent d’une relation privilégiée avec son coach. Cette dernière voit ses nageuses grandir et évoluer dans leur vie et dans leur sport, et toutes s’attachent. Encore un fois, le grand nombre d’heures d’entraînement et de proximité y aident beaucoup.
Le film ne représente pas seulement la justesse des relations qui naissent entre les membres et les coaches d’une équipe de natation artistique, mais d’après moi, Gilles Lellouche a su montrer la difficulté de ce sport. Lorsque Leïla Bekhti, jouant le rôle de Amanda, la coach paraplégique, reprend en main l’équipe de nageurs, nous nous rendons compte de la rigueur et de la précision que nécessite la natation artistique : course à pied, renforcement musculaire, répétitions et parfois récupération. Bref, c’est un brillant ouvrage rendant hommage à toutes les nageuses et tous les nageurs du monde, avec humour.

Je pense qu’en tant que nageuse, je peux remercier Gilles Lellouche d’avoir pris le temps de découvrir notre sport qui est si peu connu. Il a su montrer ce qu’est vraiment la natation synchronisée, aussi bien dans les aspects de surface que dans les valeurs et les modes de vie des nageuses. La Fédération Française de Natation s’est peu exprimée sur le sujet mais l’équipe de France de natation artistique a soutenu la sortie du film. La seule chose que je trouve dommage est que ce soit encore le nom “natation synchronisée” qui soit utilisé, cela pourrait porter confusion auprès du grand public.

Bande annonce du film “Le Grand Bain”

 

Un bol d’air frais pour la natation artistique

En plus d’être un film particulièrement réussi, “Le Grand Bain”, possède un casting incroyable, avec de grands noms du cinéma français :

  • Mathieu Amalric
  • Guillaume Canet
  • Benoît Poelvoorde
  • Jean-Hugues Anglade
  • Philippe Katerine
  • Félix Moati
  • Alban Ivanov
  • Virginie Efira
  • Leïla Bekhti
  • Marina Foïs

 

Casting du film “Le Grand Bain” – Photo du Magazine Close Mag

 

N’importe quel français a déjà eu l’occasion de voir des œuvres avec ces acteurs et actrices, ou du moins en connaissent le nom. En plus d’avoir réalisé un film plein de vérité, Gilles Lellouche s’est entouré de grands noms du cinéma et des comédies françaises. Peut-être ne se rendait-il pas compte qu’il ne pouvait pas apporter meilleur soutien à la natation artistique. Pour rappel, c’est un sport dont on parle très peu, en général, et cette fois, un film entier est “dédié” à la natation artistique et avec des têtes d’affiche incroyables. Il s’agissait là bien-sûr de la discipline appliquée aux hommes, mais il faut savoir que tout est aussi vrai pour les femmes. C’était inespéré pour les pratiquants et pratiquantes de cette discipline. Un film qui parle de leur passion et des acteurs de renommée nationale et internationale.

Tout cela a permis à la natation artistique de sortir de l’ombre. En effet, il y a déjà eu des reportages ou articles sur ce sport avant le film, mais sa sortie et sa réussite a propulsé la discipline sur le devant de la scène pour le plus grand bonheur des nageuses et nageurs. Il y a eu plus de titres autour du sport sur des chaînes, dans des magazines ou journaux, ou encore sur des blogs après la sortie du film. Je pense qu’après avoir vu “Le Grand Bain”, beaucoup de personne se sont rendues compte de la réalité du sport et étaient, de ce fait, bien plus ouverts et “informés” pour recevoir de nouvelles indications sur la natation artistique. En effet, il a enregistré plus de 4 millions d’entrées. Nous pouvons dire que le film a mis ce sport sur le devant de la scène pour son plus grand bonheur. Dans les années à venir et notamment pour les Jeux Olympiques de Paris en 2024, je pense que l’équipe de France de natation artistique verra le nombre de ses sponsors augmenter car la discipline commence à être plus médiatisée. Cependant, les personnes en charge de la communication devront tout faire pour saisir les opportunités que leur a apporté “Le Grand Bain”.

 

En plus d’avoir été un réel tremplin de communication (notoriété et visibilité) pour la natation artistique, le film “Le Grand Bain” a montré que ce n’était pas qu’un sport féminin, et que les hommes pouvaient également pratiquer ce sport. Comme je l’ai évoqué dans le premier article, les hommes sont autorisés à concourir dans les compétitions internationales depuis 2015. Cependant, les a priori du grand public ont persisté et beaucoup sont encore surpris de voir des hommes pratiquer cette discipline. De plus, la FINA n’admet toujours pas les duos mixtes (seule catégorie où les hommes apparaissent) dans les Jeux Olympiques, faisant de la natation artistique l’un des deux seuls sports olympiques exclusivement féminin avec la gymnastique rythmique. Alexander Maltsev, nageur russe et champion d’Europe et du monde dans son domaine (avec ses deux partenaires, Mikhaela Kalancha pour les championnats du monde en 2017, et Mayya Gurbanberdieva) a récemment fait entendre sa voix et rassemblé un bon nombre de nageurs et nageuses derrière un hashtag, #mixedtoolympics. En effet, le jeune russe a des rêves de médailles olympiques comme tous les plus grands athlètes de ce monde et il est soutenu par bon nombre de sportifs internationaux.
Du 27 au 29 avril 2019, se déroulait le Japan Open, à Tokyo, soit une compétition internationale reconnue par la FINA. Les duos mixtes faisaient partie des disciplines présentées et à la fin de la compétition a eu lieu le traditionnel gala de clôture où l’on a pu voir une équipe entièrement masculine présenter une chorégraphie. Petit à petit nous voyons ce sport évoluer dans le sens que les nageurs attendent. Avec la sortie d’un film français sur la natation artistique, nous ne pouvons qu’espérer voir une nouvelle épreuve aux Jeux Olympiques de Paris en 2024.

 

Dans ce dernier article, nous avons vu que le film “Le Grand Bain” s’impose comme une référence de la natation synchronisée au grand public. Il pose les bases d’un sport bien plus exigeant et précis qu’il n’y paraît. Gilles Lellouche est parvenu à faire ressortir la réalité de cette discipline sportive dans tous ses aspects, aussi bien physiques, que mentaux ou bien humains. Ce film a connu un grand succès auprès de son public français mettant, pour quelques temps, la natation artistique sur le devant de la scène. Il s’agit là d’une belle opportunité pour cette discipline sportive d’avoir des bases solides sur lesquels s’appuyer pour imaginer une stratégie marketing et une stratégie de communication. De plus, ce film met en avant l’un des aspects les plus méconnus de la natation artistique : la pratique de ce sport pour les hommes. En effet, dans l’esprit de beaucoup de personne, c’est un sport exclusivement féminin. Cependant, depuis 2015, les hommes ont une catégorie qui leur est propre, le duo mixte. Malheureusement, les hommes ne sont toujours pas acceptés aux Jeux Olympiques dans cette discipline. Or, en plus de la sortie du “Grand Bain*, un autre film britannique, sorti en juin 2018 dans d’autres pays d’Europe, traite de la natation artistique masculine (“Swimming with the men” de Oliver Parker). Hasard ou coïncidence, les deux scénarios semblent très proches, mais il importe peu lorsque l’on imagine tout ce qui pourrait changer dans la natation artistique grâce à ces deux œuvres sensationnelles. Peut-être allons-nous voir de se développer la médiatisation de la natation artistique et qui sait, peut-être que les Jeux Olympiques de 2024 seront les premiers à reconnaître officiellement la natation artistique comme un sport mixte ?

 

Bibliographie :

[1] Interview de Gilles Lellouche “J’aime tellement mes amis…”, propos recueillis par Clara Géliot, Magazine Version Femina n°864 du 21 octobre 2018

 

Webographie :

[2] JP’s Box-Office, Le Grand Bain : http://www.jpbox-office.com/fichfilm.php?id=18032&view=2#cible1
[3] Le Grand Bain (film), Wikipédia L’encyclopédie libre : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Grand_Bain_(film)