Entre petits commerçants, grandes surfaces, magasins bio… les surfaces alimentaires se multiplient et se diversifient pour répondre aux nouvelles attentes des consommateurs. En ce sens, de nouveaux canaux de commercialisation se mettent en place et semblent tendre vers des moyens plus digitaux.
Depuis les années 1960, la part du budget des ménages consacrée à l’alimentation est en baisse. D’après La finance pour tous, on est passé de 34% du budget en 1960 à 17% en 2019. Mon hypothèse est que les régimes alimentaires se sont tellement diversifiés, notamment avec l’arrivée des régimes végans ou végétariens, que les dépenses coûteuses telles que les viandes ou les poissons se retrouvent de plus en plus exclues du budget faisant chuter ce pourcentage. Ce qui amène à se questionner sur les nouvelles formes de consommation. En effet, chaque foyer, chaque personne, crée son panier de courses avec ses propres habitudes. Les Français font face à une multitude de choix pour faire leurs courses que ce soit le drive, la livraison, le local, les grandes enseignes… Ils sont submergés par ce flot de possibilités que les enseignes déploient afin de les séduire et de les fidéliser. Il n’y a donc plus un, mais des comportements d’achats alimentaires. C’est ce qui est au cœur de cet article : la conséquence des comportements d’achat sur la naissance de nouvelles formes de canaux de commercialisation autour de l’alimentaire. Cet article abordera dans un premier temps la place de l’alimentation dans notre société, pour ensuite étudier le cas particulier du confinement et son impact sur la consommation alimentaire des Français.
La place de l’alimentation aujourd’hui
Il est tout d’abord important de comprendre la place que détient l’alimentation dans notre société et quelle est son évolution. Remontons dans le temps.
En 1979, le sociologue Pierre Bourdieu fait paraitre son livre La Distinction, dans lequel il dépeint une rupture entre classes aisées et classes populaires, notamment au travers du prisme de l’alimentation. Il suggère que, pour se démarquer, les classes aisées mettent en place certaines règles afin de créer une barrière qui les distingue des classes populaires. Cette séparation est marquée avec d’un côté le « franc-manger » populaire où l’abondance est de mise, et d’un autre côté, l’aspect cérémonial du repas où il faut être dans la retenue et ne pas se précipiter, manger selon un ordre conventionnel entrée, plat, dessert…L’alimentation apparait donc comme un art de vivre. Ce qu’il est intéressant d’observer, c’est que l’alimentation a toujours été source d’enjeux sociaux et sociétaux et qu’avec le temps ils se sont déplacés pour devenir tout autres.
Aujourd’hui, la place de l’alimentation n’est plus la même, même si des inégalités persistent il ne s’agit plus d’un outil de distinction. Tout comme par le passé, l’alimentation est le reflet de tendances de fond. Parmi elles, nous pouvons relever la consommation responsable et engagée, la quête de sens dans nos actions… L’émergence de nouvelles pratiques, habitudes et régimes permet de mettre en lumière ces changements. « La vigilance des consommateurs sur la composition permet de comprendre que l’alimentation a une place prépondérante dans l’esprit des français et au quotidien. » (R. Sansaloni, chargé d’études). En effet, il n’y a non pas une mais des manières de consommer : on parle de végans, végétariens, de junk food, d’alimentation équilibrée… Que de cas de figures dont on ne parlait pas avant et qui sont désormais au cœur de l’actualité. La santé et la sécurité alimentaire sont au centre de nos préoccupations.
De la même manière que la prise de repas est complètement déstructurée. Nous observons ce phénomène dans les menus proposés par les restaurants : on voit de moins en moins de formules traditionnelles entrée, plat, dessert et de plus en plus de formules telles qu’entrée + plat ou plat + dessert. Le côté conventionnel disparait pour laisser place à de nouvelles formes de repas : il ne se passe plus nécessairement autour d’une table mais parfois chacun dans son coin avec ses propres occupations, devant la télé, sous forme d’apéro dinatoire ce qui suggère une prise de repas debout…
A cela s’ajoute la quête de temps. En semaine, les travailleurs/euses manquent cruellement de temps pour manger ou prendre une pause afin de se régénérer. Par conséquent le temps passé à cuisiner est réduit pour être remplacé par des repas plus simples et plus rapides tels que des snackings, des plats préparés ou même livrés. En comparaison avec le passé, le temps passé à table et en convivialité a largement diminué. L’alimentation est donc aussi soumise au phénomène de la Fastlife.
Finalement, les Français ont toujours été très attachés à leur alimentation et leur consommation. En effet, la place que détient l’alimentation lui permet de se positionner à la fois comme un indicateur de tendance, et à la fois comme le reflet des problématiques actuelles. On peut dire que ce que nous consommons n’est autre que le miroir de notre société.
Profils types des consommateurs alimentaires confinés
La place de l’alimentation amène à s’interroger sur les comportements d’achats alimentaires des Français en temps de confinement, déconfinement et de télétravail. Ce nouveau mode de vie les a conduits à revoir leurs manières de consommer.
Chaque individu s’est adapté à sa manière à la situation de crise sanitaire. 4 comportements d’achats alimentaires se sont dégagés :
– Les habitués : ceux qui avaient leurs habitudes de consommation et qui les ont gardées malgré le confinement.
Frédéric, ouvrier de 50 ans « Je n’ai pas changé mes habitudes. J’ai continué à aller à Auchan pour faire mes courses. »
– Les craintifs : ceux qui ont changé leurs habitudes à cause du Covid et de la peur d’être contaminés.
Marine, étudiante de 21 ans « Avec mes parents on utilise le drive. On l’a d’autant plus fait avec le confinement, ça nous permettait d’éviter les magasins bondés parce qu’avec la Covid c’était encore plus stressant »
– Les résilients : ceux qui se sont adaptés à la situation de manière temporaire (puisqu’ils ont repris leurs habitudes une fois le confinement terminé).
Betty, cadre de 58 ans : « Ce qui a changé c’est que comme on ne pouvait plus aller au marché je me faisais livrer des légumes. Et du coup pendant l’entre deux confinements je suis retournée au marché. »
– Les responsables : ceux qui ont profité du confinement pour manger plus local et plus responsable.
Cynthia, cadre de 44 ans : « Par solidarité, j’ai privilégié les commerces de proximité. »
Cependant tous ces comportements ne sont pas strictement séparés, ils sont plutôt poreux. Une même personne peut faire partie de plusieurs catégories. Par exemple, elle peut être à la fois craintive et responsable dans le cas où elle décide d’utiliser la livraison à échelle locale en raison du Covid.
Ce qui est sûr, c’est que ces observations ont permis de voir une accélération de tendances de fond. Une enquête réalisée en 2019 par Audirep autour des nouveaux modes de consommation (alimentaire ou non) montre que 76% des Français ont adopté une consommation plus raisonnée (produits locaux, de saison…), 66% une consommation plus écologique et 63% une consommation plus éthique. La Covid a donc bien accentué certaines tendances pour les rendre encore plus prégnantes. Nous viennent donc 2 questions : quelles sont ces tendances ? Vont-elles perdurer dans le temps ou bien sont-elles éphémères ?
Le confinement : un catalyseur pour le digital ?
Dans tous les cas la Covid a bien accéléré des tendances de fond :
Une consommation locale et solidaire
La première qui a pu être relevée est celle d’une consommation plus locale et indirectement plus responsable. En raison de la fermeture des magasins, des restaurants et de la difficulté des agriculteurs, un élan de solidarité s’est créé. En effet, les résilients, les craintifs et les responsables ont dû trouver, pour des raisons différentes, de nouvelles manières de consommer et ont notamment favorisé une consommation solidaire. Les Français se sont tournés vers une consommation alimentaire plus locale pour soutenir les petits commerces, autrement appelé le social shopping. Une enquête réalisée par l’UFC-Que choisir autour de la satisfaction client en grande surface pendant le confinement a mis en avant le fait que les personnes cherchaient avant tout à se réapprovisionner au plus proche de leur domicile pour limiter leurs déplacements. C’est en quoi les magasins de proximité ont vu leur chiffre d’affaires augmenter de 9% durant le confinement tandis que les grandes surfaces ont vu leur chiffre d’affaires reculer de 8%.
De plus, cette étude a mis en avant le gain d’intérêt pour les commerces de centre-ville, de circuit court et de produits locaux puisqu’ils ont su répondre aux attentes des clients en termes de proximité et de qualité des produits. Comme l’écrit Elsa Casalegno dans son article Que choisir « Même si la grande distribution continue à séduire, il existe depuis longtemps une véritable envie de court-circuiter ». Cette tendance n’est pas nouvelle mais elle est devenue plus visible grâce au confinement. Pour faire écho à cela, Emily Benoit-Vernay, country manager France de Shopify, montre que cette tendance n’est pas près de s’arrêter. En effet, les Français cherchent à favoriser l’économie locale, réduire leur impact environnemental et encourager la création d’emplois locaux. C’est pourquoi on assiste à la création de nouvelles entreprises autour d’un commerce local, éthique et solidaire.
Culinaries, jeune start-up depuis 2015 s’est engagée dans cette voie. Elle propose des produits frais, secs, de l’épicerie fine et du vin naturel tout en veillant scrupuleusement à ce que les produits soient dits « propres ». Tous leurs produits proviennent de petits producteurs et peuvent être vendus de partout en France sauf pour leurs vins naturels qui sont aussi vendus en Europe. Jusqu’en 2017, Culinaries n’était qu’une plateforme en ligne pour les ventes en BtoB. Mais très vite l’entreprise a pris conscience de l’importance du contact humain et a ouvert des épiceries à Paris et Lyon, puis un restaurant-bar nommé le Yard à Paris. L’objectif de cette stratégie est clair : faire de ces lieux une vitrine du site, faire vivre une expérience et pouvoir donner accès à une expertise sur place afin de déguster les produits bien assortis. A long terme, Culinaries aspire à démocratiser la consommation de “direct producteur” à échelle nationale. L’arrivée du Covid a amené un renouveau à Culinaries : avant la crise sanitaire, leur principale source de revenu était en BtoB, Culinaries faisait le lien entre restaurateurs et petits producteurs. Cette activité ayant dû être cessée en raison du Covid, c’est leur activité en BtoC qui a pris le relais et qui leur a permis de ne pas mettre la clé sous la porte.
« On met en avant des petits producteurs, tout le monde sait qu’il y a un vrai problème pour eux d’un point de vue situation économique surtout en ce moment. Du coup je pense qu’il y a aussi pas mal de gens concernés par ces problématiques, qui n’ont pas du tout envie de voir crever ces producteurs et qui sont venus chez nous. Il y a eu beaucoup de solidarité je pense. » (Cécile Bruny, responsable communication à Culinaries).
Cependant ce type de revenu a tout de suite diminué dès le déconfinement. « La solidarité s’est déplacée d’un point de vue petit producteur à l’échelle nationale vers petit producteur à l’échelle locale. Donc il y a des gens qui n’ont pas forcément racheté. » Certains sont restés parce qu’ils ont été convaincus par l’expérience Culinaries d’autres ont favorisé une autre solidarité en soutenant eux-mêmes les producteurs du coin.
Il est donc clair que la Covid a amené les Français à transformer leurs tentatives en réflexes comme c’est le cas pour le retour à une consommation locale. Selon les profils clients et le degré de satisfaction tirée, ces nouvelles habitudes ne seront pas forcément pérennes. La consommation est certes devenue solidaire et locale, mais il n’y aura seulement qu’une partie de la population qui gardera ces nouvelles habitudes.
Cet exemple nous permet d’ouvrir sur une deuxième tendance qui s’est beaucoup démocratisée durant le confinement : la digitalisation des commerces.
Accélération de la digitalisation et de son utilisation dans l’alimentaire
La peur du Covid a accéléré le phénomène d’une société sans contact. Tous les outils qui favorisaient le distanciel ont été largement utilisés et multipliés. La Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD) a révélé une hausse de 76% de l’activité des drives et livraisons à domicile depuis le confinement. Alors qu’avant la pandémie seulement 10% des personnes interrogées par l’UFC-Que choisir utilisaient déjà ces services. Ces comportements ont surtout été adoptés par les craintifs qui y ont trouvé une certaine sécurité afin d’éviter le plus possible tout contact humain. Cependant même si ces services se sont avérés très utiles, l’expérience via ces plateformes est encore mitigée. Chez certains craintifs cette dynamique risque de n’être que temporaire car pour beaucoup cette expérience a été négative : des choix de produits restreints, pas de garantie de la disponibilité des produits, des sites avec des bugs informatiques à cause du nombre de connexions, une information insuffisante sur les produits… Parmi 7% des Français qui ont utilisé pour la première fois le drive depuis l’entrée en confinement, 2% ont prévu de continuer avec ce service. Ce qui prouve bien que le drive n’a pas su convaincre tout le monde.
Pour répondre à ces problématiques, certaines enseignes comme Monoprix et Franprix ont fait des partenariats avec les plateformes Deliveroo ou bien Ubereats afin de proposer leur service de livraison à domicile. Ce service n’est cependant disponible qu’en ville et que pour certains produits, ce qui ne le rend pas accessible aux personnes vivant à la campagne. Mais il a été mis en place dans une démarche de « livraison sans contact » et dans l’objectif d’évacuer un peu les fortes demandes de drive et de livraison directement au sein des enseignes.
Cette tendance vers la digitalisation ne s’est pas uniquement appliquée aux grandes enseignes. Beaucoup de petits commerçants s’y sont convertis pour continuer à vivre. Dans cette passe difficile, l’État français a même mis en place une aide de 500€ pour soutenir les commerçants désireux de créer leur propre site web. Cette alternative s’est révélée utile dans le sens où elle a permis à certains commerçants de gagner en visibilité sur le net et de limiter les pertes. Certains producteurs locaux ont saisi cette opportunité pour se moderniser et s’adapter au besoin de consommation à distance. Cela explique d’ailleurs l’explosion du drive fermier. C’est le cas par exemple du magasin « Plaisir Fermier » à Poitiers qui rassemble des produits de petits producteurs en vente directe et qui à présent réalise le plus clair de ses ventes via le drive : d’une quinzaine de commandes par semaine, avec le confinement ils revoient leurs objectifs à la hausse en espérant atteindre 350 clients.
Pour soutenir les petits producteurs, la région de la Nouvelle-Aquitaine a lancé au mois de mars 2020 une plateforme solidaire pour faire le lien entre producteurs et consommateurs. Ce qui permet d’un côté d’écouler les marchandises, et de l’autre de se faire livrer en limitant le nombre de contacts.
De manière exceptionnelle, la digitalisation s’est développée à l’échelle nationale et a su s’affirmer comme canal prioritaire pour la consommation alimentaire en raison du confinement. C’est d’ailleurs cette crise que nous traversons qui conduit les consommateurs à s’éloigner d’un comportement cross-canal pour se diriger vers un comportement de plus en plus omnicanal.
Des consommateurs omnicanaux ?
En temps normal, certains Français ont dans leur frigo des produits provenant de différents points de vente car avant d’adopter des habitudes d’achats, ils ont dû comparer et tester les produits. Pour cela ils ont navigué entre physique et digital afin de déterminer quel canal leur correspond le mieux, et quels facteurs sont déterminants pour choisir leurs produits en accord avec leurs valeurs. Grâce à ce comportement cross-canal, chaque individu a donc conçu son propre carnet d’adresses pour faire ses courses tout en étant satisfait de ses achats.
« Le consommateur passe par tous les canaux possibles, tout ce qui est disponible. S’il y a un site internet c’est encore mieux. On développe chacun nos petits trucs et on passe par tout un tas de systèmes. Le consommateur est face à des choix multiples et il va les utiliser largement. » (R. Sansaloni).
Cependant, l’arrivée du Covid a complètement bouleversé les habitudes de consommation prises jusqu’ici. Les Français ont réadapté leur manière de consommer en privilégiant essentiellement le digital pour fuir le plus possible les moyens de contacts physiques. Ils sont passés d’un comportement cross-canal à un comportement omnicanal. En écho au phénomène de digitalisation des commerces notamment de proximité, beaucoup de Français se sont rabattus sur ces parcours d’achats digitaux. D’après une étude de Harris Interactive et BudgetBox réalisée en 2020, « 50% des Français sont omnicanaux dans leurs courses au quotidien en grande distribution ». Parmi ces 50%, 34% des Français ont utilisé la livraison soit +18 points par rapport à 2018, 46% le drive soit +22 points par rapport à 2018 et 40% le self-scanning en magasin soit +17 points comparé à 2018. Les outils digitaux ont été largement mobilisés pour faire les courses. Ceux qui se sont tournés vers le digital mettent en avant un gain de temps, un confort d’achat, et le respect de la distanciation grâce au drive et la livraison. Tandis que ceux qui ont favorisé les parcours traditionnels physiques mettent en avant la possibilité de pouvoir voir et toucher les produits, un choix plus large et surtout le contact humain qui reste primordial dans le parcours d’achat.
Cette même étude indique que 31% des Français omnicanaux font leurs courses à la fois sur un canal offline et online chaque mois. Ce qui suggère que malgré le côté pratique de la digitalisation, le côté humain et social reste primordial dans le parcours d’achat des Français. C’est pourquoi de nouveaux moyens sont créés par les enseignes pour répondre à cet éternel débat entre digital et physique : le phygital.
Les nouvelles formes de consommation à surveiller
Le confinement a donc bel et bien amené les Français à favoriser tous les canaux digitaux. Cependant il est encore difficile de dire comment les Français feront leurs courses demain : la consommation alimentaire sera-t-elle entièrement digitalisée ? Observera-t-on un retour au cross-canal ? Le retour au local sera-t-il permanent ? Le confinement n’est pas encore terminé et menace même encore de tomber. Nous ne pouvons donc pas prédire avec exactitude ce qu’il va se passer. Ce que nous pouvons néanmoins observer, ce sont de nouvelles façons de consommer qui ont émergé et qui connaissent un franc succès. Face à cela nous ne pouvons que conjecturer ce qu’il pourrait advenir.
Monoprix : indicateur de la marche à suivre ?
Parmi les nouvelles manières de consommer, Monoprix a su améliorer ses services afin de soulager les pain points des clients. Cela est bien connu, Monoprix a toujours eu un train d’avance sur ses concurrents, en lançant notamment son application coupe file pour éviter d’avoir à faire la queue en caisse. Cette fois-ci, Monoprix a innové pour trouver une solution aux blocages rencontrés en drive et en physique : des chariots connectés. Grâce à ce système, les clients peuvent choisir leurs produits directement en magasin en faisant les courses avec le chariot connecté. Ce-dernier scanne automatiquement les produits déposés à l’intérieur et les renvoie sur l’application « Monoprix et moi » où le client a accès à sa liste de course. Une fois les courses terminées, le client laisse le chariot dans une pièce froide où les produits seront ensuite envoyés directement au domicile du client par livraison. De fait, les clients qui avaient pour habitude d’utiliser le drive ou d’aller en magasin ont plusieurs pain points en moins :
– Le choix des produits : les produits type fruits et légumes que les clients retrouvaient abîmés (au drive)
– La guerre de l’horaire de passage : les clients qui étaient parfois coincés parce qu’ils n’ont pas les créneaux adéquats à leurs heures de travail (au drive)
– La rupture de stock : les produits en rupture de stock parfois remplacés par un autre produit qui ne correspondait pas à ce qui était commandé initialement (au drive le plus souvent)
– Le problème de l’attente : Le client avait enfin terminé ses courses pour finalement se retrouver dans une queue interminable (en magasin)
Monoprix axe sa stratégie sur des services cross-canals. Par ce système le client navigue aisément entre digital et physique pour faire ses courses ce qui rend plus simple le parcours d’achat. Demain, ce pourrait être une nouvelle manière de consommer dans les grandes surfaces. Reste à voir si les clients seront satisfaits par cette alternative. L’objectif de Monoprix est d’optimiser le service de livraison en espérant que 5% des livraisons à domicile émaneront de ce service. Mais il est tout à fait possible qu’un client qui n’utilisait pas ce service soit conquis puisqu’il « peut choisir tout de suite son créneau de livraison, il voit en temps réel ses dépenses via des tablettes et toutes ses informations sont déjà enregistrées » indique la directrice concept et innovation chez Monoprix, Maguelone Paré, à LSA. Des avantages qui répondent aux contraintes qui ont pu être rencontrées en physique ou en digital.
Pour ainsi dire, les grandes enseignes se tournent de plus en plus vers des services cross-canaux pour fluidifier le parcours client et les fidéliser en leur proposant des services qui leur sont toujours plus adaptés. Dans ce cas Monoprix propose une prestation digitalisée et sans contact mais elle prône aussi l’importance de pouvoir aller en magasin et de choisir ses produits.
Des solutions sans contact
Des distributeurs automatiques locaux
A l’inverse, des services entièrement sans contact ont vu le jour. Jusque-là nous connaissions les distributeurs de boissons, de snackings, de pizzas, de pain frais…. Puis, plus récemment avec le confinement, nous avons vu naître des distributeurs de produits frais. Une solution sans contact qui se développe de plus en plus à échelle locale. Cela permet aux agriculteurs locaux de commercialiser leurs produits en circuit court et local. C’est une solution qui limite les transports et qui séduit les consommateurs par la qualité des produits, leur fraîcheur et leur traçabilité. Le confinement a accéléré ce type de vente et a vu naître des entreprises qui proposent ce service telles que Nature O Frais. Cette entreprise met en avant l’autonomie gagnée pour les agriculteurs ainsi que la rentabilité du service qui s’intègre totalement dans la tendance locavore.
Le sans contact et le digital s’imprègnent en local et créent de nouvelles formes de consommation. Cela a beaucoup fonctionné pendant le confinement, notamment en raison de la distanciation. Cependant, divers témoignages m’ont indiqué l’importance du contact humain lors de leurs achats à échelle locale. Pour Karine, cadre de 50 ans, le fait que « Les commerçants locaux soient sympathiques » fait partie de ses critères d’achat. La proximité et le contact avec l’épicier du coin sont importants, certaines personnes s’y rendent parfois uniquement pour discuter. Il est probable que ce type de vente à distance soit pérenne au vu du succès et de la rentabilité pour les agriculteurs, cependant les consommateurs locaux chercheront toujours à rétablir le contact avec les producteurs locaux.
Les supérettes d’à côté
Dans la même optique, des supérettes connectées ont vu le jour dans les pays voisins et il se pourrait qu’elles viennent s’implanter en France. Certaines supérettes traditionnelles situées dans les villages peinent à être rentables. Ces supérettes connectées pourraient être la solution pour permettre à des villages isolés de pouvoir se ressourcer en matières premières. Dans le Grand Format de 20h sur Tf1, un reportage a été réalisé sur les supérettes en Suède comme celles prénommées LIFVS. Il s’agit de supermarchés automatiques sans employé qui sont placés dans les hameaux isolés et qui sont mobiles. Pour y entrer, il faut utiliser une application mobile qui relie l’enseigne au compte bancaire des clients. Un fois à l’intérieur, les clients disposent de 15 mètres carrés pour faire leurs courses en scannant avec leur téléphone tous les articles. A la fin, le ticket de caisse s’affiche et le client n’a plus qu’à payer. Contrairement aux supérettes traditionnelles, celles-ci n’ont besoin que d’un ou une employé/e qui vérifie, stocke et remplit les rayons de plusieurs points de vente. En France, cela pourrait être une solution pour les villages de campagne qui ont des difficultés à s’approvisionner et à faire vivre une supérette. Cependant, les personnes âgées ne sont pas encore très à l’aise avec l’utilisation des smartphones tandis que la Suède a réussi à surmonter cette barrière. Ce manque de maitrise par ce segment de population pourrait être un frein à leur expansion en France.
Ce phénomène de supermarché sans caisse a aussi rencontré le succès aux États-Unis avec la création d’Amazon Go. Ce concept s’est popularisé est permet à Amazon de se diversifier encore. A la manière des supérettes LIFVS, Amazon Go a tout automatisé pour ses clients. Le but étant de créer une technologie de shopping qui soit des plus avancée pour faire en sorte que les clients n’aient plus jamais à faire la queue. Certes ce système allège un pain point mais il en amène aussi d’autres. Le magasin ne peut proposer que certains produits pour éviter que les appareils informatiques ne surchauffent étant donné que tout est automatisé. De plus, comme tous les produits sont pré-enregistrés afin de gérer au mieux les stocks, le magasin ne propose aucun légume ni fruit en vrac, ce qui n’est pas en accord avec l’air du temps et du sans plastique. Malgré ces potentielles barrières, Amazon Go envisage très sérieusement de s’implanter en France car ils seraient très plébiscités par la clientèle affirme Frédéric Duval, directeur d’Amazon France.
Ces nouvelles supérettes amènent de plus en plus sur la question de l’humain dans les magasins qui semble être mise de côté. Pourtant l’homme est un être social qui a sans cesse besoin d’être au contact des autres. Ne serait-ce qu’en regardant les Français se jeter dans les restaurants durant l’été 2020 : c’est le plaisir de se faire servir mais aussi de passer un moment en toute convivialité et entouré de personnes. Je pense qu’en effet ces supérettes pourront être viables dans les campagnes isolées qui n’ont pas d’autres moyens de se fournir en alimentation. Mais même si cette tendance du sans contact est largement favorisée en raison du Covid, il faut s’interroger sur l’après-Covid, car la distance a été de mise sur une certaine période mais les consommateurs auront sûrement envie de revoir des visages et de renouer avec le contact humain.
L. Deneuve – MKP
Ressources
Articles
Emilie Benoit-Vernay, « La consommation ne sera jamais plus comme avant », Stratégies, 8 janvier 2021
https://www.strategies.fr/blogs-opinions/idees-tribunes/4055084W/-la-consommation-ne-sera-jamais-plus-comme-avant-emilie-benoit-vernay-shopify-.html?fbclid=IwAR3h2B7eIEy3cd6KQEwdZFgfO8FZxfv72k8g2qhomrqtnuxQpRDbk-6cBc8
Valentin Cimino, « E-commerce : le drive alimentaire explose en France depuis le début du confinement », Siècle Digital, 28 avril 2020
https://siecledigital.fr/2020/04/28/e-commerce-les-ventes-de-produits-de-grande-consommation-explose-depuis-le-confinement/#:~:text=Le%20drive%20et%20la%20livraison%20%C3%A0%20domicile%20s%C3%A9duisent%20les%20fran%C3%A7ais&text=La%20part%20du%20march%C3%A9%20du,%2C%20contre%206%25%20en%202019.&text=D’apr%C3%A8s%20l’%C3%A9tude%20publi%C3%A9e,fran%C3%A7ais%20pour%20faire%20ses%20courses
Amaury Lelu, « Deliveroo, Frichti, Monoprix… La livraison “sans contact” pour éviter le coronavirus, We Demain, 16 mars 2020
https://www.wedemain.fr/partager/deliveroo-frichti-monoprix-la-livraison-sans-contact-pour-eviter-le-coronavirus_a4611-html/
Florian Pauly, « L’Etat propose 500€ d’aide aux commerçants pour se digitaliser », Pressecitron, 13 novembre 2020
https://www.presse-citron.net/letat-propose-500e-daide-aux-commercants-pour-se-digitaliser/
Tanguy Scoazec, « Vente directe : quand les petits producteurs passent au « drive » pour contourner le coronavirus », Franceinfo, 26 mars 2020
https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/vente-directe-quand-petits-producteurs-passent-au-drive-contourner-coronavirus-1806228.html
Isabelle de Foucaud, « Les petits commerçants se mettent au « drive » », Le Figaro, 19 octobre 2012
https://www.lefigaro.fr/conso/2012/10/19/05007-20121019ARTFIG00395-les-petits-commercants-se-mettent-au-drive.php
Claire Siard, « Monoprix teste un chariot connecté pour faciliter la livraison de vos courses », Business Insider France, 10 septembre 2020
https://www.businessinsider.fr/monoprix-teste-un-chariot-connecte-pour-faciliter-la-livraison-de-vos-courses-185407
Olivier Duplessix, « A quoi va ressembler le supermarché sans caisse d’Amazon en Europe ? », L’édition du soir, 04 mars 2021
https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/2021-03-04/a-quoi-va-ressembler-le-supermarche-sans-caisses-damazon-en-europe-58e8103f-3d76-4247-9401-74df61285e9e?_lrsc=4ba3ab17-a408-48f1-82be-4e46b4ecaf81
Reportage TV
« Les supérettes de demain », le JT de 20h Grand Format, 01 mars 2021
Site Internet
« Le drive alimentaire connecté », Nature O Frais
https://nature-o-frais.com/le-drive-alimentaire-connecte/
Études
La finance pour tous, Évolution de la consommation des ménages, Mis à jour le 17 février 2021
Audirep, Les nouveaux modes de consommation, 11 avril 2019
https://www.audirep.fr/static/PJ/ETUDECONSO2019.pdf – Avril 2019
Décryptage, Que choisir n°598 Bis, « Des clients en quête de proximité », janvier 2021
Documents
Dossier technique, « La crise du Covid-19 : de nouveaux comportements alimentaires ? », L’artisanat des métiers de bouche / Nouvelle-Aquitaine, 20 mai 2020
http://www.artisans-gourmands.fr/project/la-crise-du-covid-19-de-nouveaux-comportements-alimentaires%e2%80%af/
Infographie, « Le consommateur omnicanal en grande distribution, pratiques et attentes en 2020 », Budget Box et Harris Interactive, réalisée en août 2020
https://content.communication-budget-box.com/plezi_file/5f96fd8bd59cbc2f4ff9b55b/infographie_budgetbox_consommateurs_omnicanaux.pdf
Interviews
Enquête qualitative au cas par cas réalisée sur 10 individus de milieux et d’âges différents
Interview Rémy Sansaloni, chargé d’études
Interview Cécile Bruny, chargé de communication chez Culinaries
Ouvrage
Pierre Bourdieu, « La distinction », 1979, Editions de Minuit, passage sur le franc-manger populaire et le modèle alimentaire bourgeois